La France aime se présenter comme une puissance indépendante, héritière du gaullisme et de son fameux "non" à l'hégémonie américaine. Mais entre le discours et la réalité, que disent les faits ? Affaires Alstom, BNP Paribas, écoutes de la NSA, alignement diplomatique : retour sur des événements documentés qui questionnent cette indépendance proclamée.
L'affaire Alstom : un cas d'école
En 2014, le fleuron industriel français Alstom vend sa branche énergie à l'américain General Electric. Derrière cette "décision commerciale" se cache une histoire bien plus complexe [1].
La chronologie des faits
Affaire Alstom - Chronologie
Date Événement 2010 Le DOJ (Département de Justice US) ouvre une enquête sur Alstom pour corruption Avril 2013 Frédéric Pierucci, cadre d'Alstom, est arrêté à New York 2013-2014 Pierucci est maintenu en prison, utilisé comme "levier" Avril 2014 GE fait une offre de rachat à Alstom Juin 2014 Le gouvernement français "négocie" mais valide la vente Déc. 2014 Alstom plaide coupable et paie 772 millions $ d'amende 2015 La vente à GE est finalisée
Frédéric Pierucci a raconté son histoire dans le livre "Le piège américain" [2]. Selon lui, son arrestation a servi de moyen de pression pour forcer la vente d'Alstom à GE, plutôt qu'à Siemens (allemand) qui était également intéressé.
"J'ai été un otage économique. Ma détention a servi à faire plier Alstom." — Frédéric Pierucci, "Le piège américain"
Ce qu'Alstom représentait
- Turbines nucléaires: équipement des centrales françaises
- Turbines des sous-marins: flotte française et... future flotte australienne
- Savoir-faire stratégique: 100 ans d'expertise industrielle
Le rachat a été validé par Emmanuel Macron, alors ministre de l'Économie. Les turbines Arabelle, qui équipent les centrales nucléaires françaises, sont depuis propriété américaine.
BNP Paribas : 9 milliards de dollars d'amende
En 2014, BNP Paribas accepte de payer8,9 milliards de dollarsaux États-Unis — la plus grosse amende jamais infligée à une banque [3].
Le "crime" de BNP
BNP Paribas a effectué des transactions en dollars avec des pays sous sanctions américaines : Cuba, Iran, Soudan. Ces transactions étaientparfaitement légales en droit français et européen. Mais elles utilisaient le dollar, ce qui les soumettait au droit américain.
Amendes US contre des entreprises françaises
Entreprise Amende Motif BNP Paribas 8,9 Md$ Violations de sanctions Alstom 772 M$ Corruption (FCPA) Société Générale 1,3 Md$ Violations de sanctions Crédit Agricole 787 M$ Violations de sanctions Total 398 M$ Corruption (FCPA) Technip 338 M$ Corruption (FCPA)
Total : plus de 12 milliards de dollars prélevés sur des entreprises françaises par la justice américaine.
L'extraterritorialité du droit américain
Le principe est simple : toute transaction utilisant le dollar, ou passant par un serveur américain, ou impliquant une filiale américaine, tombe sous juridiction US. Cela concerne potentiellementtoutes les grandes entreprises mondiales.
Un rapport parlementaire français de 2016 a dénoncé cette situation [4] :
"Les lois extraterritoriales américaines constituent une atteinte à la souveraineté des États et une arme de guerre économique." — Rapport Lellouche-Berger, Assemblée nationale, 2016
Les écoutes de la NSA : trois présidents sur écoute
En 2015, WikiLeaks publie des documents de la NSA révélant que les services américains ont espionné trois présidents français : Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande [5].
Révélations WikiLeaks/NSA sur la France
- Chirac: écoutes sur ses positions concernant l'Irak
- Sarkozy: surveillance de ses communications
- Hollande: écoutes de l'Élysée en exercice
- Ministres et hauts fonctionnaires: également ciblés
La réaction française
François Hollande a convoqué un conseil de défense et déclaré que ces pratiques étaient "inacceptables entre alliés". Puis... rien. Aucune sanction, aucune mesure de rétorsion, aucune remise en question de la coopération avec les États-Unis.
À titre de comparaison, quand l'Allemagne a découvert que le téléphone d'Angela Merkel était sur écoute, Berlin a expulsé le chef de la CIA en Allemagne. La France n'a pris aucune mesure équivalente.
L'alignement diplomatique
Le retour dans l'OTAN
En 1966, le général de Gaulle avait retiré la France du commandement intégré de l'OTAN, symbole d'indépendance. En 2009, Nicolas Sarkozy y fait revenir la France [6], sans référendum ni large débat public.
Les interventions militaires alignées
Interventions militaires françaises récentes
Intervention Position US Position France Irak 2003 Invasion Opposition (Chirac) Libye 2011 Intervention Intervention (initiative française) Syrie 2013 Frappes prévues puis annulées Prêt à frapper, puis suit le retrait US Ukraine 2022 Sanctions maximales Alignement sur sanctions US/UE
Le "non" de Chirac à l'Irak en 2003 reste l'exception qui confirme la règle. Depuis, la France s'est généralement alignée sur les positions américaines dans les grandes crises internationales.
La dépendance technologique
Le cloud et les données
Les administrations et entreprises françaises dépendent massivement des GAFAM pour leur infrastructure numérique [7] :
- Microsoft: contrats avec l'Éducation nationale, les ministères
- Amazon AWS: hébergement de données sensibles
- Google: omniprésence dans les outils quotidiens
Le CLOUD Act américain de 2018 permet aux autorités US d'accéder aux données stockées par des entreprises américaines,même si les serveurs sont en Europe.
Le Health Data Hub
En 2019, le gouvernement français crée le Health Data Hub pour centraliser les données de santé des Français. L'hébergeur choisi ? Microsoft Azure. Après une polémique et une décision de la CNIL, le transfert vers un hébergeur européen a été annoncé... mais tarde à se concrétiser.
Les nuances nécessaires
Ce tableau appelle plusieurs nuances :
1. La France n'est pas un vassal
La France conserve une autonomie réelle : force de dissuasion nucléaire indépendante, siège au Conseil de sécurité de l'ONU, capacité d'intervention militaire propre. Ce n'est pas le Japon ou l'Allemagne d'après-guerre.
2. L'interdépendance est mondiale
Dans un monde globalisé, aucun pays n'est totalement indépendant. La France dépend aussi de la Chine pour ses importations, de la Russie (avant 2022) pour son gaz, etc. La dépendance envers les USA n'est pas unique.
3. Les intérêts peuvent converger
L'alignement sur les positions américaines n'est pas toujours une soumission. Parfois, les intérêts convergent réellement (lutte contre le terrorisme, par exemple).
Ce qu'on peut en retenir
Les faits documentés montrent une relation asymétrique :
- Juridique: Les États-Unis peuvent poursuivre et sanctionner des entreprises françaises pour des actes légaux en France (+12 Md$ d'amendes)
- Renseignement: Les USA espionnent les dirigeants français sans conséquences
- Industriel: Des fleurons stratégiques (Alstom) passent sous contrôle américain
- Diplomatique: La France s'aligne généralement sur les positions US
- Technologique: Dépendance croissante aux GAFAM pour les infrastructures critiques
Cela ne fait pas de la France une "colonie américaine" — le terme serait excessif. Mais cela interroge le discours officiel sur l'indépendance et la souveraineté. Entre la rhétorique gaullienne et la réalité des rapports de force, l'écart est documenté.
Si un pays peut voir ses présidents espionnés, ses entreprises rançonnées et ses fleurons industriels rachetés sans pouvoir réagir, que reste-t-il concrètement de sa "souveraineté" ?
