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Politique

Autoritarisme : gauche et droite, même combat ?

Illustration : Autoritarisme gauche droite meme combat

Critiquer l'extrême-droite est socialement acceptable. Questionner certaines dérives à gauche vous fait immédiatement cataloguer.Cette asymétrie, beaucoup l'ont remarquée. Mais que disent réellement les données sur l'autoritarisme des deux côtés du spectre politique ? Et pourquoi ce traitement différencié ?

Précisons d'emblée : cet article ne vise pas à "défendre" un camp contre l'autre, ni à établir une équivalence simpliste. L'objectif est d'examiner ce que la recherche académique et l'histoire nous apprennent sur les tendances autoritaires, qu'elles viennent de gauche ou de droite.

De quoi parle-t-on exactement ?

Avant toute analyse, clarifions les termes. "Gauchisme" n'est pas synonyme de "gauche", tout comme "extrême-droite" n'est pas synonyme de "droite". La majorité des personnes se réclamant de la gauche ou de la droite sont des citoyens modérés, attachés à la démocratie.

Ce qui nous intéresse ici, c'est l'autoritarisme— la volonté d'imposer une vision du monde par la contrainte, la censure ou la violence, au nom d'un "bien supérieur". Cette tendance peut se manifester aux deux extrémités du spectre politique.

Les chercheurs en psychologie politique ont longtemps mesuré l'autoritarisme avec l'échelle RWA (Right-Wing Authoritarianism), développée par Bob Altemeyer dans les années 1980. Mais cette approche posait un problème méthodologique : elle présupposait que l'autoritarisme était intrinsèquement "de droite".

La recherche rattrape son retard

En 2022, une étude publiée dans leJournal of Personality and Social Psychologypar Costello et ses collègues a marqué un tournant [1]. Les chercheurs ont développé et validé une échelle LWA (Left-Wing Authoritarianism), démontrant empiriquement que l'autoritarisme existe aussi à gauche.

« Nos résultats suggèrent que l'autoritarisme n'est pas l'apanage d'une orientation politique particulière. Les individus aux deux extrémités du spectre peuvent manifester des tendances autoritaires similaires. » — Costello et al., 2022

L'étude identifie trois dimensions de l'autoritarisme de gauche :

  • L'anti-hiérarchie agressive: volonté de renverser les structures établies par la force
  • L'anti-conventionnalisme: rejet total des normes traditionnelles
  • La censure au nom du progrès: volonté de faire taire les opinions jugées "nuisibles"

Ces traits font écho à ceux identifiés dans l'autoritarisme de droite (soumission à l'autorité, conventionnalisme, agressivité envers les "déviants"), mais avec des cibles différentes.

Ce que dit l'histoire : les chiffres

L'histoire du XXe siècle offre un terrain d'observation concret. Les régimes totalitaires, qu'ils se réclament de la gauche ou de la droite, ont causé des millions de morts. Voici les estimations les plus documentées :

Régimes se réclamant de la gauche

  • URSS (1917-1991): 15 à 20 millions de morts selon les estimations (famines orchestrées, Goulag, purges) [2]
  • Chine maoïste (1949-1976): 45 à 80 millions de morts, dont 30-45 millions pour le seul "Grand Bond en avant" [3]
  • Cambodge (1975-1979): 1,5 à 2 millions de morts sous les Khmers rouges, soit 25% de la population [4]
  • Corée du Nord (1948-présent): 1 à 3,5 millions de morts estimés [5]

Régimes se réclamant de la droite

  • Allemagne nazie (1933-1945): 11 à 12 millions de victimes civiles directes (Shoah, handicapés, Roms, opposants) [6]
  • Dictatures d'Amérique latine: plus de 100 000 disparus et assassinés (Argentine, Chili, Brésil, etc.) [7]
  • Espagne franquiste (1936-1975): 100 000 à 200 000 victimes de la répression [8]

Ces chiffres, bien que contestés dans leurs détails, convergent sur un point :l'autoritarisme tue, quelle que soit l'étiquette idéologique. Le politologue R.J. Rummel, qui a consacré sa carrière à quantifier les "démocides" (meurtres de masse par les États), estime que les régimes communistes ont causé environ 110 millions de morts au XXe siècle, contre 50 millions pour les régimes fascistes et nationalistes [9].

Pourquoi cette asymétrie de traitement ?

Si les données historiques montrent que les deux extrêmes ont causé des catastrophes, pourquoi la vigilance médiatique semble-t-elle plus forte envers l'extrême-droite ? Plusieurs hypothèses, non exclusives, méritent examen.

1. La composition sociologique des rédactions

Les études sur l'orientation politique des journalistes montrent une surreprésentation des sensibilités de gauche dans les rédactions occidentales. Une enquête de l'université d'Indiana (2013) révélait que 28% des journalistes américains se disaient démocrates contre 7% républicains [10]. En France, une étude IFOP de 2001 indiquait que 74% des journalistes avaient voté à gauche au premier tour de la présidentielle [11].

Cela ne signifie pas que les journalistes mentent ou manipulent consciemment. Mais comme tout groupe humain, ils ont des angles morts sur les dérives de leur propre camp.

2. Le mythe des "bonnes intentions"

Une asymétrie morale persiste dans l'évaluation des régimes : les régimes communistes auraient eu de "bonnes intentions" (égalité, justice sociale) mal appliquées, tandis que les régimes fascistes auraient été mauvais "par essence". Cette distinction entre intentions et résultats permet une indulgence envers les premiers.

Pourtant, comme le notait l'économiste Thomas Sowell : « Ce qui compte, ce n'est pas ce que les gens voulaient, mais ce qu'ils ont fait. »

3. La mémoire historique sélective

En Europe occidentale, l'expérience directe du nazisme et du fascisme a laissé des traces profondes. Le communisme, lui, a sévi principalement à l'Est. Cette géographie de la mémoire explique en partie pourquoi le nazisme reste l'étalon du mal absolu en Occident, tandis que les crimes du communisme sont moins présents dans l'imaginaire collectif.

Il est révélateur qu'un t-shirt à l'effigie de Che Guevara soit socialement acceptable, alors qu'un équivalent avec un symbole nazi serait impensable — bien que le régime cubain ait lui aussi emprisonné, torturé et exécuté des opposants.

4. La fenêtre d'Overton

La "fenêtre d'Overton" désigne l'éventail des idées considérées comme acceptables dans le débat public à un moment donné. Cette fenêtre varie selon les pays et les époques. En France et dans une grande partie de l'Europe occidentale, elle s'est déplacée vers la gauche sur les questions sociétales depuis les années 1960, rendant certaines critiques du progressisme plus difficiles à formuler publiquement.

Les manifestations contemporaines

Aujourd'hui, l'autoritarisme ne prend plus nécessairement la forme de régimes totalitaires. Il se manifeste de manière plus diffuse, des deux côtés :

À droite

  • Mouvements identitaires prônant l'exclusion ethnique
  • Nationalisme autoritaire (Hongrie, certains courants en Italie)
  • Volonté de restreindre les droits des minorités
  • Théories complotistes appelant à renverser l'ordre établi

À gauche

  • Cancel culture : destruction sociale de personnes pour des propos jugés inappropriés
  • Déplatforming : demande de censure d'intervenants dans les universités
  • Réécriture ou censure d'œuvres classiques au nom de valeurs contemporaines
  • Justification de la violence "contre les fascistes" (avec une définition élastique du terme)

Le point commun ? La conviction que ses propres valeurs sont si évidemment justes qu'elles autorisent la contrainte sur ceux qui ne les partagent pas.

Nuances essentielles

À ce stade, quelques précisions s'imposent pour éviter tout malentendu :

  • Être de gauche ≠ gauchisme autoritaire.La grande majorité des gens de gauche sont des démocrates sincères, attachés aux libertés.
  • Être conservateur ≠ extrême-droite.Vouloir préserver certaines traditions n'a rien à voir avec le fascisme.
  • La symétrie n'est pas parfaite.Les manifestations contemporaines de l'extrême-droite incluent la violence physique organisée et le terrorisme. L'autoritarisme de gauche actuel est davantage social et institutionnel.
  • Le danger n'est pas équivalent partout.En France en 2025, aucun parti ne propose de Goulag. Le contexte compte.

L'enjeu n'est pas de savoir quel "camp" est le pire, mais de reconnaître quele clivage fondamental n'oppose pas la gauche à la droite, mais l'autoritarisme à la liberté.

Ce qu'on peut en retenir

Les données historiques et la recherche académique convergent : l'autoritarisme n'a pas de couleur politique exclusive. Il peut naître de la conviction d'œuvrer pour la "race supérieure" comme pour le "prolétariat mondial".

L'asymétrie de traitement médiatique entre les extrêmes est réelle et documentable. Elle s'explique par des facteurs sociologiques, historiques et culturels — pas par un "complot". Mais elle mérite d'être questionnée, car elle crée des angles morts qui peuvent laisser prospérer des dérives sous couvert de bonnes intentions.

Comme l'écrivait George Orwell, lui-même homme de gauche : « Le totalitarisme n'a pas encore été définitivement vaincu. Le danger est loin d'être écarté, et il peut resurgir sous des formes que nous n'anticipons pas. »

Peut-on critiquer les dérives autoritaires d'où qu'elles viennent, sans être immédiatement catalogué dans le camp adverse ?C'est peut-être la question démocratique essentielle de notre époque.

Les données clés en un coup d'oeil
Infographie - Autoritarisme : gauche et droite, même combat ?

Sources and references

  • [1]Costello, T.H., Bowes, S.M., Stevens, S.T., Waldman, I.D., & Lilienfeld, S.O. (2022). Clarifying the Structure and Nature of Left-Wing Authoritarianism . Journal of Personality and Social Psychology , 122(1), 135-170.Voir la source
  • [2]Conquest, R. (1990). The Great Terror: A Reassessment . Oxford University Press. Voir aussi : Applebaum, A. (2003). Gulag: A History . Anchor Books.Voir la source
  • [3]Dikötter, F. (2010). Mao's Great Famine . Bloomsbury. Prix Samuel Johnson 2011.Voir la source
  • [4]Kiernan, B. (2008). The Pol Pot Regime: Race, Power, and Genocide in Cambodia . Yale University Press.Voir la source
  • [5]Hawk, D. (2012). The Hidden Gulag . Committee for Human Rights in North Korea.Voir la source
  • [6]United States Holocaust Memorial Museum. Holocaust Encyclopedia. Documenting Numbers of Victims .Voir la source
  • [7]Commission nationale sur la disparition de personnes (CONADEP), Argentine, 1984. Rapport Rettig, Chili, 1991.Voir la source
  • [8]Preston, P. (2012). The Spanish Holocaust . W.W. Norton & Company.Voir la source
  • [9]Rummel, R.J. (1994). Death by Government . Transaction Publishers.Voir la source
  • [10]Willnat, L. & Weaver, D.H. (2014). The American Journalist in the Digital Age . Indiana University.Voir la source
  • [11]IFOP/Marianne (2001). Enquête sur le vote des journalistes.Voir la source

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