Cet essai ne prédit rien. Il ne prétend ni que la singularité arrive, ni qu'elle n'arrivera pas, et il ne fait le procès d'aucune institution ni d'aucun fonctionnaire. Il prend au sérieux une promesse technologique, la soumet aux objections économiques les plus solides, puis examine deux avenirs symétriques et également défendables. Il s'appuie sur des rapports publics, des textes réglementaires datés et une tradition académique qui va de Weber à Acemoglu. Sa seule ambition est de fournir une grille de lecture, et son auteur ne sait pas davantage que vous lequel des deux futurs se réalisera.
Le 17 décembre 2025, l'homme le plus riche du monde a écrit ceci : « Il y aura un revenu universel élevé, pas seulement un revenu de base. Chacun aura les meilleurs soins médicaux, la meilleure nourriture, le meilleur logement, le meilleur transport, et tout le reste. Une abondance soutenable » [1]. Quelques semaines plus tôt, devant les actionnaires de Tesla, il avait été plus direct encore : il n'existe qu'une seule façon d'éliminer la pauvreté et de donner à tous des soins remarquables, et cette façon s'appelle Optimus [2].
Le réflexe, devant une telle phrase, est de demander si elle est vraie. C'est un bon réflexe, et la deuxième partie de cet essai s'y consacre sans complaisance. Mais il conduit à une discussion prévisible, où chacun sait d'avance de quel côté il se rangera selon qu'il trouve Elon Musk visionnaire ou grandiloquent.
Il existe une question plus intéressante, parce que personne n'en connaît la réponse à l'avance. Supposons, le temps d'un raisonnement, que la promesse soit tenue. Supposons que produire un bien, un service, un soin, un diagnostic, un conseil juridique, devienne presque gratuit. Une question se pose alors, et elle n'est pas économique mais politique : que devient une institution dont le métier consiste à arbitrer la rareté, le jour où la rareté s'effondre ?
L'Union européenne est, de toutes les constructions politiques contemporaines, celle qui a poussé le plus loin le gouvernement par la norme experte. Elle ne produit ni pétrole ni armée ; elle produit des règles, des seuils, des autorisations, des mises en conformité. Si l'abondance arrive, elle est donc, parmi toutes les institutions du monde, la plus directement concernée. Deux réponses opposées sont possibles, l'une et l'autre parfaitement argumentables. Cet essai les expose toutes les deux, puis propose au lecteur les indicateurs qui permettront, dans cinq ans, de savoir laquelle était juste.
1. Ce qu'on nous promet exactement
Commençons par restituer la thèse dans sa version la plus forte, celle qu'un adversaire honnête devrait affronter, et non dans sa caricature.
L'argument de fond n'est pas que les machines vont travailler à notre place, ce qui serait banal et vrai depuis deux siècles. Il est beaucoup plus radical : le travail cesserait d'être un facteur de production rare pour devenir un bien reproductible. Jusqu'ici, la quantité de travail disponible dans une économie était bornée par la démographie et par le temps de vie éveillée des humains. Cette borne a résisté à la vapeur, à l'électricité, à l'informatique. Un robot capable de fabriquer des robots la supprime : la quantité de travail disponible devient une fonction de la quantité d'énergie et de matériaux qu'on accepte d'y consacrer. Ce n'est pas une amélioration de la productivité, c'est un changement de la nature de la contrainte.
Si ce mécanisme fonctionne, ses conséquences sont vertigineuses et parfaitement logiques. Le coût marginal d'un bien manufacturé tend vers le coût de l'énergie et de la matière. Le coût marginal d'un service intellectuel tend vers celui de quelques kilowattheures. La distinction entre pauvre et riche cesse de porter sur l'accès aux biens de base pour se déplacer ailleurs. On comprend que celui qui croit à ce scénario ne s'embarrasse pas de nuances : si la prémisse est vraie, la conclusion suit.
« Nous sommes affligés d'une nouvelle maladie dont certains lecteurs n'ont peut-être pas encore entendu le nom, mais dont ils entendront beaucoup parler dans les années à venir : le chômage technologique. » John Maynard Keynes, Perspectives économiques pour nos petits-enfants (1930)
Il faut cependant noter, sans ironie mais sans amnésie, que cette promesse a une histoire. En 1930, au creux de la crise, Keynes annonçait à ses lecteurs que leurs petits-enfants travailleraient quinze heures par semaine et que le vrai problème du siècle suivant serait l'occupation des loisirs [3]. En 1964, un mémorandum remis au président Johnson par un comité d'intellectuels et de prix Nobel, la « Triple Revolution », prévenait que la cybernétique allait rendre le travail humain obsolète et qu'il fallait préparer un revenu garanti sans lien avec l'emploi [4]. En 1954, le président de la commission américaine à l'énergie atomique promettait une électricité « trop bon marché pour être comptée » [5]. Aucune de ces prédictions n'était stupide, aucune n'était malhonnête, et toutes se sont trompées, non sur la technologie, mais sur la vitesse et sur les goulots.
Reste un argument sérieux en faveur de « cette fois, c'est différent ». Les vagues d'automatisation précédentes déplaçaient le travail humain d'un secteur vers un autre : de la ferme vers l'usine, de l'usine vers le bureau. À chaque fois, il restait un refuge, une catégorie de tâches que la machine ne savait pas faire. La particularité de la période présente est que la tâche cognitive et la manipulation physique fine sont attaquées dans la même décennie. Il n'y a pas de troisième continent où se réfugier. C'est une raison honnête de prendre la promesse au sérieux.
2. Ce qui résiste à l'abondance
Prenons donc la thèse au sérieux, ce qui veut dire : soumettons-la aux objections les plus solides, et gardons ce qui survit.
Les goulots physiques
Une intelligence sans électricité est une abstraction. L'Agence internationale de l'énergie estime que la consommation électrique mondiale des centres de données va approximativement doubler d'ici 2030, pour approcher 950 térawattheures, soit de l'ordre de 3 % de l'électricité mondiale, la part spécifiquement liée à l'IA triplant sur la période [6]. Le point important n'est pas le volume, qui reste absorbable, mais la concentration : contrairement aux véhicules électriques, ces consommations se massent sur quelques points du réseau, et le facteur limitant devient le raccordement, c'est-à-dire une autorisation administrative et une infrastructure lourde. Retenez ce détail, il resservira.
Le corps des robots pose le même genre de problème, en plus tangible. Un humanoïde de la classe d'Optimus embarque de l'ordre de 3,5 kg d'aimants permanents à base de terres rares pour actionner ses dizaines de servomoteurs, et les restrictions chinoises à l'exportation décidées au printemps 2025 ont suffi à décaler des calendriers industriels entiers [8]. Une chaîne d'approvisionnement mondiale ne se dématérialise pas parce qu'on y ajoute de l'intelligence.
Les goulots économiques
Trois mécanismes classiques suffisent à expliquer pourquoi l'abondance de quelque chose ne produit jamais l'abondance de tout.
Le premier est la maladie des coûts, décrite par Baumol et Bowen [9]. Dans les secteurs où la productivité progresse peu, et ce sont précisément ceux qui exigent une présence humaine, les salaires suivent malgré tout ceux des secteurs productifs, si bien que le prix relatif de ce qui reste humain augmente quand tout le reste devient bon marché. L'abondance ne supprime donc pas la rareté : elle en change l'adresse. Un monde où un diagnostic médical coûte zéro est un monde où la présence d'un être humain à votre chevet coûte très cher.
Le deuxième est le paradoxe formulé par Jevons en 1865 : améliorer l'efficacité d'usage d'une ressource augmente sa consommation totale au lieu de la réduire [10]. Rendre l'intelligence quasi gratuite ne diminuera pas la demande d'intelligence, elle l'ouvrira à des usages aujourd'hui impensables, et la contrainte se reformera un cran plus loin.
Le troisième est le paradoxe de Moravec [11] : ce qui est difficile pour l'homme est facile pour la machine, et réciproquement. Le raisonnement abstrait tombe vite ; la manipulation d'un monde encombré, variable et imprévisible résiste. Or l'essentiel de ce qu'on appelle pauvreté se règle dans le monde physique.
Le test de réalité
L'écart entre l'annonce et l'usine est ici documenté par l'entreprise elle-même. Le rapport aux actionnaires du premier trimestre 2026 confirme les jalons et décrit des lignes conçues pour un million de robots par an à Fremont et dix millions à terme au Texas, mais ne communique aucun volume produit [7]. C'est une information en soi : quand une entreprise dont la valorisation repose sur un produit ne publie pas le compteur de ce produit, c'est que le compteur n'est pas encore l'argument.
L'estimation adverse
Face à la promesse, il faut poser le chiffrage le plus pessimiste issu de la recherche académique. Daron Acemoglu, en appliquant le théorème de Hulten à la part des tâches réellement exposées à l'IA, aboutit à un gain de productivité totale des facteurs d'au plus 0,66 % cumulé sur dix ans, révisé à moins de 0,53 % quand on tient compte du fait que les premiers résultats portent sur les tâches les plus faciles à apprendre [12]. Cette estimation est contestée, et elle repose sur l'hypothèse que la structure des tâches reste stable, hypothèse précisément niée par la thèse adverse. Mais elle a un mérite : elle rappelle que l'ordre de grandeur séparant les deux camps n'est pas de 10 % ou de 20 %, il est d'un facteur cent.
| Ce dont l'abondance dispose | Ce qu'elle laisse intact |
|---|---|
| Le coût du travail cognitif | L'électricité et son raccordement |
| Le coût du travail physique répétitif | Le sol, les matériaux critiques, les aimants |
| La production des biens reproductibles | Le temps humain et la présence (Baumol) |
| La rareté de l'expertise | Le statut, l'attention, la préséance |
| La permission de faire |
Verdict provisoire
Voici ce qui survit à l'examen, et c'est plus que ne le croient les sceptiques et moins que ne l'espèrent les enthousiastes. Une abondance très réelle des biens reproductibles est plausible à horizon d'une ou deux décennies. La disparition de la rareté, elle, ne l'est pas. La rareté ne s'évapore pas : elle se déplace. Elle migre vers l'énergie, le sol, les matériaux, l'attention, le statut, et vers une dernière chose que la case vide du tableau ci-dessus a laissée en suspens, et qui va occuper tout le reste de cet essai : le droit de faire.
3. Ce qu'est, exactement, un projet technocratique
Le mot est devenu une insulte, ce qui le rend inutilisable. Rendons-lui un sens neutre, sans quoi la suite ne serait qu'un règlement de comptes.
Un projet technocratique est un mode de gouvernement où la décision légitime est produite par l'expertise et la norme, plutôt que par le contrat entre particuliers ou par le vote des assemblées. Ce n'est ni un complot ni une dérive : c'est une doctrine assumée, et même revendiquée. L'Union européenne a fait de sa capacité normative sa principale puissance, au point qu'une juriste de Columbia en a tiré un concept, « l'effet Bruxelles » [13] : ne pouvant rivaliser par la force ou par le capital, l'Europe exporte ses standards, et le monde s'y plie parce que son marché est trop gros pour être ignoré. Dit ainsi, c'est une stratégie remarquablement intelligente.
Que produit concrètement une telle institution ? Elle produit de l'autorisation. Un seuil au-delà duquel il faut déclarer, un formulaire, une évaluation de conformité, un registre. Son influence se mesure à la quantité d'activité humaine qui doit passer par elle pour être légale. C'est ce qui la rend structurellement dépendante de la rareté : on n'arbitre que ce qui manque, on n'autorise que ce qui pourrait être refusé.
Trois outils permettent de raisonner froidement sur ce que fait une telle institution quand son environnement change.
Max Weber, d'abord, qui a montré que la bureaucratie est la forme la plus efficace d'organisation rationnelle, et que cette efficacité même produit une « cage d'acier » dont les occupants ne peuvent plus sortir, car elle a fini par définir ce qui compte comme une décision valable [14].
William Niskanen, ensuite : un bureau administratif, comme toute organisation, maximise ce qui mesure sa réussite, c'est-à-dire son budget et son périmètre [15]. Rien d'immoral là-dedans, c'est ce que fait aussi une entreprise avec son chiffre d'affaires.
James Buchanan et Gordon Tullock, enfin, dont l'apport tient en une phrase désarmante de simplicité : les agents publics sont des êtres humains ordinaires, avec des intérêts ordinaires, et il n'y a aucune raison de les modéliser autrement que les acteurs privés [16]. Ajoutez-y Mancur Olson et sa logique de l'action collective [17], qui explique pourquoi un petit groupe très concerné par une règle l'emporte presque toujours sur une grande masse faiblement concernée, et vous obtenez la conclusion de cette section.
Une administration ne se dissout pas parce que son problème a disparu. Ce n'est pas une accusation, c'est une propriété structurelle, et elle vaut pour toute organisation humaine, y compris les entreprises et les associations. C'est cette propriété qui rend la question de cet essai non triviale.
4. Premier futur : l'abondance dissout l'arbitrage
Voici le premier scénario, exposé dans sa version la plus convaincante.
Le mécanisme est simple. Le pouvoir d'une norme tient à son coût. Une règle qui coûte cher à respecter est une barrière : elle protège les gros, décourage les entrants, oriente les investissements, et confère à celui qui l'édicte un pouvoir considérable. Une règle qui ne coûte rien à respecter n'est plus une barrière, c'est une formalité. Or l'IA est précisément une machine à effondrer le coût de la conformité. Le jour où un logiciel produit en trois secondes le dossier d'évaluation qui mobilisait un cabinet pendant six mois, le seuil réglementaire cesse d'être un obstacle, et l'institution qui le maintenait perd son levier sans qu'aucun texte n'ait été abrogé.
Le second mécanisme est la sortie par le bas. Les grands services publics européens, santé, éducation, conseil, existent parce que l'expertise était rare et coûteuse, donc parce qu'il fallait la mutualiser et la répartir. Une expertise abondante rend cette mutualisation moins nécessaire. Le citoyen qui obtient un second avis médical solide, un cours particulier illimité et une analyse juridique correcte pour le prix d'un abonnement ne se révolte pas contre l'institution : il cesse simplement d'en dépendre. Nul besoin de la combattre, il suffit de la contourner, et l'histoire des monopoles de l'information depuis trente ans montre que ce type d'érosion est bien plus rapide et bien plus irrésistible qu'aucune contestation frontale.
Et ce scénario dispose désormais d'un précédent empirique sérieux, qui date de cette année.
Le 7 mai 2026, le Conseil, le Parlement et la Commission se sont entendus sur le « Digital Omnibus » relatif à l'IA, premier amendement de l'AI Act depuis son adoption en 2024. Les obligations applicables aux systèmes à haut risque de l'annexe III passent du 2 août 2026 au 2 décembre 2027, soit seize mois de report ; celles de l'annexe I glissent d'un an ; le Parlement a entériné le paquet le 16 juin, le Conseil le 29 juin 2026 [18]. Autrement dit : confrontée à la concurrence technologique et au diagnostic sévère du rapport Draghi, qui chiffrait l'écart de PIB avec les États-Unis à 30 % en 2023 contre 15 % en 2002, imputable à 70 % au décrochage de productivité [27], l'institution normative la plus ambitieuse du monde a cligné des yeux la première. Elle n'a pas été renversée, elle n'a pas été contestée dans la rue : elle a reporté.
Pour qui défend ce premier futur, l'affaire est entendue. La technocratie européenne ne résistera pas à l'abondance, non parce qu'on la combattra, mais parce qu'elle n'aura plus rien à répartir et plus personne à contraindre, et qu'elle s'en apercevra la première.
5. Second futur : l'abondance arme le contrôle
Voici maintenant le scénario opposé, et il faut lui accorder exactement la même bienveillance.
L'objection technique s'affaiblit
Il faut ici exhumer une querelle vieille d'un siècle, parce qu'elle revient par la fenêtre. En 1920, Ludwig von Mises publie un texte affirmant qu'une économie planifiée est impossible non par immoralité mais par impossibilité de calcul : sans prix formés par des échanges volontaires, le planificateur n'a aucun moyen de savoir si une allocation de ressources vaut mieux qu'une autre [23]. En 1936, Oskar Lange lui répond que ce n'est qu'un problème de calcul, et qu'un bureau central pourrait très bien procéder par ajustements successifs, en tâtonnant comme le fait le marché, mais plus vite [24].
C'est Hayek qui, en 1945, déplace le débat de façon décisive : le problème n'est pas la puissance de calcul, c'est la nature de la connaissance [25]. L'information pertinente pour une économie n'existe nulle part sous forme concentrée. Elle est dispersée dans des millions de têtes, souvent locale, circonstancielle, tacite, parfois inexprimable même par celui qui la détient. Aucun ordinateur ne peut agréger ce qui n'est jamais énoncé.
« Le problème économique de la société n'est pas simplement un problème d'allocation de ressources données. C'est un problème d'utilisation d'une connaissance qui n'est donnée à personne dans sa totalité. » Friedrich Hayek, L'utilisation de l'information dans la société (1945)
Voici la question honnête, et cet essai ne prétend pas la trancher : l'IA change-t-elle la nature du problème, ou seulement son échelle ? Un système qui observe des milliards d'interactions, qui infère des préférences non déclarées et qui capture précisément ce que les gens font plutôt que ce qu'ils disent s'attaque, au moins en principe, à la connaissance tacite elle-même. Il est possible que Hayek ait toujours raison. Il est possible aussi que son argument, qui était une objection de fait déguisée en objection de principe, s'affaiblisse avec les capteurs. Ce qui est certain, en revanche, c'est que si l'objection technique faiblit, il ne reste que l'objection morale, laquelle n'a jamais suffi à arrêter un projet politique.
| Le débat de 1920 | Sa version contemporaine | |
|---|---|---|
| L'obstacle invoqué | Impossibilité du calcul central | Complexité des systèmes réels |
| La réponse du planificateur | Tâtonnement par ajustements | Apprentissage sur données massives |
| L'objection décisive | Connaissance dispersée et tacite | Reste-t-elle inaccessible aux capteurs ? |
| Ce qui subsiste si l'obstacle tombe | La liberté comme fin en soi | La même chose, et rien d'autre |
Le goulot devient administrable
Mais l'argument le plus fort de ce second futur n'est pas philosophique, il est physique. Revenons au tableau de la section 2. La rareté ne disparaît pas, elle se déplace vers l'énergie, le calcul et les matériaux. Or ces trois choses ont une propriété politique remarquable : elles sont massives, localisables, comptables et donc taxables. Une administration qui a échoué à réguler des octets circulant à la vitesse de la lumière peut parfaitement réussir à réguler des mégawatts, des bâtiments de dix hectares et des cargaisons d'aimants.
Les signaux de 2026 sont, sur ce point, dénués d'ambiguïté.
L'AI Act compte déjà en opérations : le seuil de 10^25 opérations en virgule flottante utilisées pour l'entraînement déclenche la présomption de risque systémique pour un modèle à usage général [19]. Le régulateur a donc appris à mesurer le goulot, et un seuil chiffré est infiniment plus facile à faire respecter qu'un principe.
L'initiative InvestAI mobilise 200 milliards d'euros, dont 20 milliards destinés à financer jusqu'à cinq « gigafactories » d'IA équipées d'environ cent mille processeurs avancés chacune, avec 77 candidatures reçues sur une soixantaine de sites et un appel officiel attendu à l'été 2026 [20]. Notez le changement de nature : l'institution ne se contente plus de réguler le goulot, elle en devient copropriétaire.
D'ici décembre 2026, les vingt-sept États membres doivent proposer à leurs résidents un portefeuille d'identité numérique européen [21]. Le dispositif est techniquement soigné, il permet de prouver un attribut sans révéler le reste, et rien dans son architecture n'impose un usage liberticide. Mais une infrastructure d'identité universelle est, par construction, un point de passage, et un point de passage est exactement ce qu'une administration sait utiliser.
Enfin, le 9 juillet 2026, le Parlement européen n'est pas parvenu à bloquer la reconduction du régime de scan volontaire des messageries. La proposition de rejeter la position du Conseil a bien recueilli une majorité relative, 314 voix pour le rejet contre 276 et 17 abstentions, mais la majorité absolue des membres, de l'ordre de 361 voix, était requise en seconde lecture. Faute de l'atteindre, le texte a été maintenu, puis définitivement validé par le Conseil le 23 juillet, jusqu'en 2028 [22]. Deux précisions s'imposent, car elles évitent la caricature : les messageries chiffrées ont été explicitement exclues du dispositif, et l'objectif poursuivi, la lutte contre la pédocriminalité, n'est contesté par personne. Reste le mécanisme, qui mérite d'être regardé en face : une majorité qui dit non ne suffit pas toujours à faire non.
Pour qui défend ce second futur, la conclusion est inverse de la précédente. Le projet technocratique ne sera pas dissous par l'abondance, il en sera l'organisateur, parce que l'abondance a besoin d'infrastructures et que les infrastructures se gouvernent.
6. Ce qui sépare les deux futurs : qui tient le goulot
Les deux scénarios sont sérieux et s'appuient sur des faits réels de la même année. Ils ne peuvent pourtant pas être vrais tous les deux. Qu'est-ce qui les départage ?
Ce n'est pas la puissance de l'IA. Les deux futurs supposent la même. Ce n'est pas non plus l'intention des gouvernants, qui est probablement, dans les deux cas, honnête et protectrice. La variable décisive est ailleurs, et elle est structurelle : c'est la forme du goulot d'étranglement.
Si le goulot est diffus, c'est-à-dire si les modèles performants sont nombreux et ouverts, si le calcul devient bon marché et disponible localement, si les robots sont réparables et modifiables par leur propriétaire, alors l'autorisation perd sa valeur, chacun peut produire sans demander, et le premier futur l'emporte presque mécaniquement.
Si le goulot est concentré, c'est-à-dire si tout passe par quelques dizaines de sites de calcul, deux ou trois fondeurs, des réseaux électriques sous licence et des machines verrouillées louées plutôt que vendues, alors le second futur l'emporte tout aussi mécaniquement, quelles que soient les intentions de départ. Un pouvoir n'a pas besoin d'être malveillant pour occuper une position de passage obligé : il lui suffit d'exister au bon endroit.
Et c'est ici qu'il faut énoncer le point le plus inconfortable de tout cet essai, celui qui interdit de se rassurer à bon compte.
L'abondance matérielle est parfaitement compatible avec une dépendance politique complète. Rien, absolument rien, n'oblige la prospérité et l'autonomie à progresser ensemble. On peut fort bien imaginer un monde où chacun dispose de soins excellents, d'un logement confortable, d'une nourriture abondante et d'un revenu qu'il n'a pas gagné, et où plus personne ne décide de rien d'important. Pire : dans un tel monde, la contestation devient presque inconcevable, car elle n'a plus de grief matériel sur lequel s'appuyer. On se révolte contre la faim ; on ne se révolte pas contre le confort.
Tocqueville avait décrit ce régime avec cent quatre-vingts ans d'avance, et il ne l'avait pas appelé tyrannie.
« Il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître. » Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome II (1840)
Il empêche de naître. Voilà exactement ce qu'une abondance administrée pourrait accomplir sans qu'aucune loi liberticide n'ait besoin d'être votée : non pas interdire, mais rendre superflu ; non pas opprimer, mais dispenser d'agir. Le despotisme que Tocqueville redoutait n'avait rien de brutal. Il était doux.
7. Sept indicateurs pour savoir où nous allons
Cet essai ne tranche pas, mais il ne se dérobe pas non plus. Voici l'outil promis. Chacun de ces sept indicateurs est observable, publiquement documenté, et évolue déjà. Il ne s'agit pas de prédire, il s'agit de savoir, dans trois ans, où l'on est.
| Indicateur observable | Signe du premier futur | Signe du second futur |
|---|---|---|
| Coût de la conformité par salarié | Il baisse | Il augmente |
| Direction des révisions réglementaires | Nouveaux reports, simplifications | Durcissement, nouveaux seuils |
| Propriété du calcul européen | Privée, dispersée, exportable | Publique ou sous licence, concentrée |
| Nombre d'acteurs sous le seuil réglementaire | Il croît, l'innovation passe dessous | Le seuil s'abaisse pour les rattraper |
| Portefeuille d'identité numérique | Facultatif, subsidiaire | Condition d'accès aux services courants |
| Robotique domestique | Achetée, réparable, modifiable | Louée, verrouillée, désactivable à distance |
| Prix de l'électricité industrielle vs États-Unis et Chine | Il converge | Il diverge |
Une remarque sur la lecture de ce tableau, car elle en conditionne l'usage. Aucune ligne ne mesure une intention. Aucune ne demande si tel commissaire est bien ou mal intentionné, question sans réponse et sans intérêt. Toutes mesurent des structures, c'est-à-dire des choses qui contraignent les comportements indépendamment des personnes qui occupent les postes. C'est le seul type de prédiction politique qui vaille quelque chose, et c'est aussi le seul qui résiste aux alternances.
Conclusion : la question qu'on ne pose pas
Au terme de ce chemin, faisons le compte de ce qui a été établi et de ce qui reste ouvert.
Établi : la promesse d'abondance n'est pas absurde, mais elle est incomplète. La rareté ne disparaît pas, elle se déplace vers l'énergie, la matière, le temps humain et l'autorisation. Établi également : une administration ne se dissout pas quand son problème s'évapore, elle se redéploie vers ce qui est resté rare. Établi enfin : ce qui est resté rare, dans le scénario d'abondance, se trouve être précisément ce qu'une administration sait le mieux gouverner, à savoir de grandes infrastructures immobiles et une identité universelle.
Ouvert : nous ne savons pas si le goulot sera diffus ou concentré, et c'est de cela, et non de la puissance des modèles, que dépend la réponse à la question posée en titre.
Mais peut-être que le plus troublant, dans ce dossier, n'est pas l'incertitude. C'est la forme de la question que nous nous sommes habitués à poser. Depuis trois ans, l'immense majorité du débat public européen sur l'intelligence artificielle porte sur l'emploi : la machine va-t-elle prendre mon travail, faudra-t-il un revenu de remplacement, comment protéger les métiers menacés. Ce sont de vraies questions, et elles sont légitimes.
Elles ont pourtant une propriété curieuse : ce sont exactement les questions auxquelles une abondance administrée sait répondre. Un revenu universel élevé règle le problème de l'emploi. Il ne règle pas, et ne prétend même pas régler, le problème de savoir qui décide. En posant à l'IA une question de subsistance, nous nous sommes peut-être dispensés de lui poser une question de liberté, et nous risquons d'obtenir une réponse parfaitement satisfaisante à la première pendant que la seconde se sera réglée toute seule, sans nous, par la géographie des câbles et des transformateurs.
Nous avons longuement demandé si la machine allait nous prendre notre travail. Une question plus décisive attend peut-être derrière celle-là : le jour où elle nous aura tout donné, que nous restera-t-il que nous ayons encore le droit de décider ? Et si la réponse ne vous inquiète pas, demandez-vous ce que vous seriez prêt à échanger contre le confort qu'on vous promet.
