« En France, pour exister, il faut souffrir. Aux États-Unis, il faut réussir. » Cette phrase, vous l'avez peut-être entendue au détour d'une conversation. Mais que disent vraiment les données ? La France est-elle devenue une « société victimaire » ? Et si oui, est-ce un problème ?
Le chiffre qui interpelle : 90% de pessimisme
Selon une étude Pew Research de 2013, 90% des Français pensent que les enfants d'aujourd'hui vivront moins bien financièrement que leurs parents [1]. C'est le taux le plus élevé au monde, loin devant le Japon (76%) et les États-Unis (33%).
Plus révélateur encore : quand on demande aux gens si « des forces extérieures à leur contrôle déterminent leur succès », seuls 32% des Américains sont d'accord. En Europe, c'est la majorité dans presque tous les pays [2].
Les Américains surestiment leur mobilité sociale réelle. Les Européens la sous-estiment. La réalité est entre les deux.
— Alesina, Stantcheva & Teso, Harvard/MIT, 2018Les trois cultures morales : honneur, dignité, victimisation
En 2018, les sociologues Bradley Campbell et Jason Manning ont publié un ouvrage qui a fait date : The Rise of Victimhood Culture [3]. Leur thèse : nos sociétés occidentales traversent une mutation culturelle profonde.
1. La culture de l'honneur
Dominante pendant des millénaires, cette culture valorise la réputation et la capacité à se défendre soi-même. Une insulte appelle une réponse — parfois violente. Le statut dépend du regard des autres. On la retrouve encore dans certaines communautés traditionnelles.
2. La culture de la dignité
Apparue avec les États modernes, elle repose sur l'idée que chaque individu possède une valeur intrinsèque qui ne dépend pas du jugement d'autrui. « Les mots ne peuvent pas me blesser » — on apprend aux enfants à ignorer les insultes mineures. Les conflits graves sont réglés par la justice.
3. La culture de la victimisation
Selon Campbell et Manning, une nouvelle culture émerge, combinant des traits des deux précédentes : une haute sensibilité aux offenses (comme dans la culture de l'honneur) mais un recours à l'autorité plutôt qu'à la vengeance personnelle (comme dans la culture de la dignité).
Le point clé : dans cette culture, le statut de victime devient une ressource sociale. Il confère une légitimité morale, une attention médiatique, parfois des avantages concrets.
« Victimhood compétitif » : un phénomène universel
Le psychologue social Masi Noor et ses collègues ont documenté un phénomène qu'ils appellent « competitive victimhood » — la tendance à présenter son groupe comme ayant davantage souffert que les autres [4].
Fait important : ce comportement touche tous les groupes, qu'ils soient majoritaires ou minoritaires, de gauche ou de droite, « dominants » ou « dominés ». Dans une étude, des hommes accusés de discriminer les femmes ont eu tendance à affirmer que les hommes étaient eux-mêmes discriminés. L'inverse s'est produit quand les rôles étaient inversés [5].
« Si le statut de victime ne conférait aucun avantage, pourquoi quelqu'un prétendrait-il faussement être une victime ? Le fait qu'ils le fassent démontre que le statut de victime est une ressource sociale. »
— Campbell & Manning, 2018La France : un cas particulier ?
Les données suggèrent que la France présente certaines spécificités :
Un pessimisme record
Selon le baromètre CEVIPOF de Sciences Po, la défiance envers les institutions est étroitement liée à la perception que le mérite n'est pas reconnu [6]. Quand les Français ont le sentiment que « les règles ne sont pas les mêmes pour tous », la confiance s'effondre.
Une perception biaisée de la méritocratie
L'étude BCG/IPSOS de 2021 révèle que 65% des Français estiment que la méritocratie est mal défendue dans leur pays [7]. Paradoxalement, 58% pensent qu'il est toujours possible de faire fortune en France, et le travail reste considéré comme le premier facteur de réussite.
Une sensibilité particulière aux discriminations
46% des Français citent la discrimination ethnique comme un frein majeur à la méritocratie, contre 38% en moyenne dans les autres pays étudiés. Cette perception est-elle le reflet d'une réalité plus discriminatoire, ou d'une sensibilité culturelle plus aiguë ? Les données ne permettent pas de trancher.
Les Français détestent-ils les riches ?
Contrairement à un cliché répandu, les sondages IFOP montrent que 89% des Français jugent les riches utiles à la société [8]. Comme le note Frédéric Dabi de l'IFOP : « Le public n'exprime pas ce cynisme à l'égard des riches qu'on lui prête souvent. »
En revanche, les Français insistent sur les devoirs qui accompagnent la richesse : 84% estiment que les riches doivent payer leurs impôts en France, et 41% pensent qu'ils ont « plus de devoirs que les autres » envers la société.
Le « Tall Poppy Syndrome » : couper ce qui dépasse
Ce syndrome, bien documenté en Australie et Nouvelle-Zélande, désigne la tendance à critiquer ou rabaisser ceux qui réussissent [9]. Il existe un équivalent japonais (« le clou qui dépasse se fait marteler ») et chinois (« les grands arbres attirent le vent »).
Ce phénomène est-il plus prononcé en France qu'ailleurs ? Les données comparatives manquent. Ce qu'on sait : il est alimenté par l'envie corrosive — celle qui pousse à vouloir rabaisser l'autre plutôt qu'à s'élever soi-même — par opposition à l'« envie émulative » qui inspire à progresser.
Ce que la nuance exige
Avant de conclure que « la France est devenue une société de victimes », plusieurs nuances s'imposent :
1. La mobilité sociale réelle
Selon les données de l'OCDE et du CEPR, la mobilité intergénérationnelle en France est comparable à celle des États-Unis et meilleure que celle du Royaume-Uni ou de l'Italie [10]. Les pays nordiques font mieux, mais le « rêve américain » est en grande partie... un mythe statistique.
2. La reconnaissance des victimes : un progrès ?
Le sociologue Guillaume Erner notait en 2006 que « jamais autant d'attention n'avait été accordée aux souffrances d'autrui ». On peut y voir un progrès moral — la fin de l'indifférence aux injustices — autant qu'une dérive victimaire.
3. Les biais de perception
Les travaux d'Alesina et Stantcheva montrent que nos croyances sur la mobilité sociale sont fortement influencées par notre orientation politique et notre histoire culturelle. Les Américains héritent du mythe du « self-made man » ; les Européens, de siècles de privilèges de classe.
4. Le rôle des médias
Michel Messu, sociologue français, observe que « pour faire reconnaître une cause quelconque, il paraît nécessaire de se présenter comme une victime » [11]. Cette dynamique est-elle créée par les médias, ou simplement amplifiée par eux ?
Une question de curseur
Le débat n'est pas entre « valoriser les victimes » et « valoriser les vainqueurs ». Toute société saine doit faire les deux : reconnaître les injustices réelles et encourager l'initiative individuelle.
La question est celle du curseur :
- Quand la victimisation devient-elle un frein à l'action plutôt qu'un appel à la justice ?
- Quand le culte de la réussite devient-il une négation des obstacles structurels ?
- Comment distinguer les vraies victimes de ceux qui instrumentalisent ce statut ?
Ce qu'on peut en retenir
- 90% des Français sont pessimistes sur l'avenir de leurs enfants — record mondial
- Les sociologues identifient trois cultures morales : honneur, dignité, victimisation
- Le « victimhood compétitif » touche tous les groupes, pas seulement les minorités
- Les Français ne détestent pas les riches (89% les jugent utiles) mais attendent d'eux des devoirs
- La mobilité sociale réelle en France est comparable à celle des USA
- Nos perceptions sont biaisées : les Américains surestiment leur mobilité, les Européens la sous-estiment
Et vous, dans quelle culture avez-vous été élevé ? Celle où « les mots ne peuvent pas vous blesser », ou celle où chaque offense mérite réparation ?
