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Économie

Retraites : et si le vrai trou était ailleurs ?

Illustration : Retraites le vrai trou est ailleurs

On vous demande de travailler deux ans de plus pour « sauver les retraites ». Le déficit du système ? Environ 6 milliards d'euros en 2030 selon le COR. Pendant ce temps, la fraude fiscale représente 80 à 100 milliards par an selon les estimations. Une question se pose : pourquoi ne met-on jamais ces chiffres côte à côte ?

6,6 Md€
Déficit retraites 2030 (COR)
80-100 Md€
Fraude fiscale estimée
95 Md€
Niches fiscales (2025)
77 Md€
Exonérations patronales

Ce que dit vraiment le COR

Le Conseil d'Orientation des Retraites (COR) a publié son rapport annuel en juin 2025 [1]. Les chiffres sont moins catastrophiques qu'on ne le dit souvent.

Les projections officielles du COR

  • 2024 : Déficit de 1,7 milliard d'euros (-0,1% du PIB)
  • 2025 : Déficit de 5 milliards d'euros
  • 2030 : Déficit de 6,6 milliards d'euros (-0,2% du PIB)
  • 2070 : Déficit de 1,4% du PIB (scénario de référence)

Autrement dit : le système de retraite français n'est pas « en faillite ». Il est en léger déficit, avec des besoins de financement maîtrisables. Les dépenses restent stables (de 13,9% à 14,2% du PIB entre 2024 et 2070) [2].

Alors pourquoi ce sentiment d'urgence permanente ? Et surtout : existe-t-il d'autres sources de financement qu'on refuse d'explorer ?

Le scénario qu'on ne calcule jamais

Imaginons un instant qu'on mette sur la table toutes les « fuites » du système fiscal français. Pas pour les supprimer toutes — ce serait irréaliste — mais simplement pour les comparer au fameux « déficit des retraites ».

Source de "fuite" Estimation annuelle Source
Fraude fiscale 80-100 Md€ Solidaires Finances Publiques
Niches fiscales 95 Md€ Ministère des Finances (2025)
Exonérations cotisations patronales 77 Md€ Cour des comptes (2025)
Suppression ISF 4,5 Md€/an Comité d'évaluation
Flat tax (PFU) 1-1,7 Md€/an Comité d'évaluation
Fraude sociale totale 13 Md€ Haut Conseil Financement PS

Le déficit des retraites (6,6 Md€ en 2030) représente donc :

  • 7% de la fraude fiscale estimée
  • 7% des niches fiscales
  • 9% des exonérations de cotisations patronales
  • Moins que la perte de recettes liée à la suppression de l'ISF

Le tableau qui pose question

Pour combler le déficit des retraites, il faudrait récupérer 7% de la fraude fiscale. Au lieu de cela, on demande aux Français de travailler deux ans de plus.

La question n'est pas de savoir si c'est « bien » ou « mal » — c'est de comprendre pourquoi cette option n'est jamais sur la table.

Fraude fiscale : les vrais chiffres

Le syndicat Solidaires Finances Publiques — qui regroupe les agents du fisc — estime la fraude fiscale entre 80 et 100 milliards d'euros par an [3]. Cette estimation, contestée par certains, a été corroborée par un rapport de la commission des finances de l'Assemblée nationale.

16,7 Md€
Fraude notifiée (2024)
11,4 Md€
Fraude recouvrée (2024)
-30%
Effectifs DGFiP depuis 2008
-4 000
Postes contrôle fiscal

Un paradoxe apparaît : alors que la fraude fiscale coûte des dizaines de milliards, les effectifs de la Direction Générale des Finances Publiques (DGFiP) ont été réduits de 30% depuis 2008, soit 33 861 postes supprimés [4]. En 2025, 550 postes supplémentaires ont été supprimés.

Or, selon les études disponibles, 1€ investi dans le contrôle fiscal rapporte entre 10 et 15€. Pourquoi réduire les effectifs ?

L'évasion fiscale des ultra-riches : ce que dit Gabriel Zucman

L'économiste Gabriel Zucman, professeur à la Paris School of Economics, a coordonné le « Global Tax Evasion Report 2024 » avec une centaine de chercheurs internationaux [5]. Ses conclusions :

Constats de l'Observatoire européen de la fiscalité

  • 30-40% des bénéfices des multinationales sont déclarés dans des paradis fiscaux
  • Le taux d'imposition effectif des milliardaires mondiaux reste inférieur à 0,5%
  • En France, ce taux se rapproche de 0% pour les ultra-riches
  • Une taxe de 2% sur les milliardaires rapporterait 15-25 Md€/an en France

Pour mettre les choses en perspective : la seule taxe de 2% sur les milliardaires français (moins de 1 800 foyers) rapporterait 2 à 4 fois le déficit des retraites.

Les niches fiscales : 95 milliards d'euros

En 2025, la France compte plus de 470 niches fiscales pour un coût total de 95 milliards d'euros [6]. C'est 3,5% du PIB — et 15 fois le déficit des retraites.

L'Inspection Générale des Finances (IGF) avait évalué en 2011 que de nombreux dispositifs étaient « inefficients » ou « peu efficients ». Malgré ce constat, ils ont tous été maintenus.

Comparaison France-Allemagne

La France compte 504 niches fiscales pour 65 milliards d'euros. L'Allemagne en compte 85 pour 21 milliards.

La France a 200 niches de plus que le Canada, l'Allemagne ou le Royaume-Uni — un record dans le G7.

Les exonérations de cotisations : 77 milliards

Selon la Cour des comptes (rapport mai 2025), les allégements de cotisations patronales ont presque quadruplé entre 2014 et 2024, atteignant 77 milliards d'euros [7].

Cette perte de recettes pour la Sécurité sociale est censée être compensée par l'État — mais les modalités sont devenues « défavorables » selon la Cour. Résultat : le déficit de la Sécu s'est creusé.

Le cercle vicieux

  1. L'État exonère les entreprises de cotisations (77 Md€)
  2. La Sécu perd des recettes
  3. L'État doit compenser, mais ne le fait pas entièrement
  4. Le déficit se creuse
  5. On demande aux salariés de travailler plus longtemps

Et la fraude sociale ?

On entend souvent parler de la « fraude sociale » comme d'un gouffre financier. Qu'en est-il vraiment ?

Selon le Haut Conseil du Financement de la Protection Sociale, la fraude sociale totale est estimée à 13 milliards d'euros par an [8] :

  • Fraude aux cotisations (travail au noir, etc.) : 6,9 Md€ (53%)
  • Fraude aux prestations (RSA, allocations, etc.) : 6,1 Md€ (47%)
13 Md€
Fraude sociale totale
80-100 Md€
Fraude fiscale totale
1 pour 7
Ratio fraude sociale/fiscale

Autrement dit : pour 1€ de fraude sociale, il y a 6 à 8€ de fraude fiscale. Pourtant, dans le débat public, on parle beaucoup plus de la première que de la seconde.

Les cadeaux fiscaux : ISF et flat tax

Depuis 2017, plusieurs réformes fiscales ont réduit l'imposition des plus fortunés :

Réforme Perte de recettes Effet observé
Suppression ISF → IFI 4,5 Md€/an Pas de réorientation vers l'investissement productif
Flat tax (PFU 30%) 1-1,7 Md€/an Explosion des dividendes versés (23 Md€ vs 14 Md€)
Baisse impôt sociétés Variable Bénéfices record pour le CAC40

Selon le Comité d'évaluation des réformes de la fiscalité du capital, la réorientation du patrimoine vers l'investissement productif — objectif affiché de ces réformes — « n'a pas eu lieu » [9].

Comparaison internationale : la France est-elle si mal lotie ?

On nous répète que la France a le système de retraite « le plus généreux d'Europe ». Qu'en est-il vraiment ?

Pays Âge légal Âge effectif Taux remplacement Durée retraite
France 64 ans 63,1 ans 70% 23,3 ans (H)
Allemagne 67 ans 65 ans 48% 18,8 ans (H)
Suède Flexible 65 ans 55% 20 ans
Italie 67 ans 63 ans 75% 21 ans

Oui, le système français offre un bon taux de remplacement (70% du dernier salaire en moyenne). Mais les retraités allemands et suédois sont de plus en plus touchés par la pauvreté — est-ce le modèle à suivre ? [10]

Ce que les Français touchent réellement

  • Pension moyenne : 1 666€ brut / 1 541€ net (2023)
  • Nouveaux retraités : 1 827€ brut
  • Écart H/F : -38% pour les femmes (en baisse)
  • Taux de pauvreté retraités : 9,5% (vs 14% population générale)

Source : DREES, édition 2025 [11]

Pourquoi ces chiffres ne sont jamais mis en face ?

Résumons la situation :

Le bilan

  • Déficit retraites 2030 : 6,6 Md€
  • Fraude fiscale : 80-100 Md€ (dont 7% suffiraient)
  • Niches fiscales : 95 Md€ (dont 7% suffiraient)
  • Exonérations patronales : 77 Md€ (dont 9% suffiraient)
  • Taxe 2% milliardaires : 15-25 Md€ (2 à 4x le déficit)

La question n'est pas de savoir si ces solutions sont « bonnes » ou « mauvaises ». C'est de comprendre pourquoi elles ne sont jamais discutées au même niveau que le recul de l'âge de départ.

Plusieurs hypothèses peuvent expliquer ce silence :

  • Rapport de force politique : Les bénéficiaires de la fraude et des niches fiscales ont plus de poids que les futurs retraités
  • Idéologie : L'idée qu'il faut « travailler plus » est plus acceptable que celle de « taxer plus »
  • Complexité technique : La fraude fiscale est plus difficile à chiffrer et à récupérer
  • Risque de fuite des capitaux : Argument souvent avancé, mais rarement démontré

Ce que la nuance exige

Soyons honnêtes : récupérer 100% de la fraude fiscale est impossible. Les estimations sont incertaines. Supprimer toutes les niches fiscales aurait des effets économiques. Et certaines exonérations de cotisations peuvent favoriser l'emploi.

Mais le débat actuel présente une fausse alternative : « travailler plus longtemps ou système en faillite ». Les chiffres montrent qu'il existe d'autres options — jamais explorées.

Les questions légitimes

  • Pourquoi réduit-on les effectifs du contrôle fiscal alors que chaque euro investi en rapporte 10 ?
  • Pourquoi les 470 niches fiscales n'ont-elles jamais été évaluées sérieusement depuis 2011 ?
  • Pourquoi la taxe sur les milliardaires (2% sur moins de 1 800 foyers) est-elle écartée d'emblée ?
  • Pourquoi parle-t-on plus de la fraude sociale (13 Md€) que de la fraude fiscale (80-100 Md€) ?

La question qui reste : Dans un pays où le déficit des retraites représente 7% de la fraude fiscale estimée, pourquoi la seule solution envisagée est-elle de demander aux Français de travailler deux ans de plus ?

Les données clés en un coup d'oeil
Infographie - Retraites : et si le vrai trou était ailleurs ?

Sources et références

  • [1]COR - Rapport annuel 2025 : Évolutions et perspectives des retraites en FranceVoir la source
  • [2]Vie Publique - Retraites : un système durablement en déficit selon le CORVoir la source
  • [3]Solidaires Finances Publiques - La fraude fiscale nuit gravement - Rapport 2018Voir la source
  • [4]Solidaires Finances Publiques - Effectifs DGFiP et contrôle fiscal (2025)Voir la source
  • [5]EU Tax Observatory - Global Tax Evasion Report 2024 - Gabriel ZucmanVoir la source
  • [6]Vie Publique - Budget 2024-2025 : le coût des niches fiscalesVoir la source
  • [7]Cour des comptes - Rapport Sécurité sociale 2025Voir la source
  • [8]Public Sénat - Fraude sociale : 13 milliards d'euros par anVoir la source
  • [9]Le Cahier Économique - La flat tax et l'ISF, quel bilan ?Voir la source
  • [10]Vie Publique - Systèmes de retraite en Europe : comparaisonVoir la source
  • [11]DREES - Les retraités et les retraites – Édition 2025Voir la source

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