"C'est faux", "partiellement vrai", "trompeur"... Les fact-checkers sont devenus les arbitres officiels du vrai et du faux. Mais qui sont-ils vraiment ? Qui les finance ? Leur font-ils des erreurs ? Et surtout : qui vérifie les vérificateurs ?
Partie 1 : Le business model de la vérification
Les principaux fact-checkers français
Le fact-checking s'est développé en France principalement après 2015 [1]. Les principales cellules sont :
- AFP Factuel (Agence France-Presse) — depuis 2017
- Les Décodeurs (Le Monde) — depuis 2014
- CheckNews (Libération) — depuis 2017
- 20 Minutes Fake Off — depuis 2017
- Franceinfo Vrai ou Fake — depuis 2018
Modèle n°1 : Intégration au média parent
La plupart des fact-checkers sont des départements de médias traditionnels [2]. Les Décodeurs sont un service du Monde, CheckNews appartient à Libération. Cela pose une question : le fact-checker hérite-t-il de la ligne éditoriale de son employeur ?
Propriétaires des principaux médias fact-checkers
| Fact-checker | Média | Propriétaire |
|---|---|---|
| Les Décodeurs | Le Monde | Xavier Niel, M. Pigasse |
| CheckNews | Libération | Patrick Drahi (Altice) |
| AFP Factuel | AFP | État français (~40%) |
| Vrai ou Fake | Franceinfo | Radio France (État) |
Modèle n°2 : Les contrats avec Meta (Facebook)
Depuis 2017, Meta rémunère des fact-checkers certifiés pour vérifier les contenus sur Facebook et Instagram [3]. Les montants exacts ne sont pas publics, mais selon des sources concordantes, les contrats représentent plusieurs centaines de milliers d'euros par an.
Comment ça fonctionne :
- Facebook signale des contenus potentiellement faux
- Le fact-checker évalue et attribue une note
- Facebook réduit la visibilité des contenus marqués "faux"
- Le fact-checker est rémunéré par Meta
Le Monde a quitté ce programme en 2019, invoquant des "différences de vision". D'autres restent partenaires.
Modèle n°3 : Subventions publiques et fondations
Les fact-checkers bénéficient aussi de financements publics [4] :
- Aides à la presse : ~1,8 milliard € par an pour l'ensemble de la presse française
- AFP : ~130 millions € de compensation annuelle de l'État
- Fonds européens : programmes anti-désinformation
À l'international, des fondations comme l'Open Society (Soros), la Knight Foundation, ou la Google News Initiative financent également des initiatives de fact-checking.
Partie 2 : Erreurs et contradictions documentées
Le fact-checking n'est pas infaillible
Comme toute activité humaine, le fact-checking produit des erreurs. En voici quelques exemples documentés [5] :
Cas n°1 : L'origine du Covid-19
En 2020, plusieurs fact-checkers ont qualifié l'hypothèse d'une fuite de laboratoire de "théorie du complot" ou "faux". En 2023, le FBI et le Département de l'Énergie américain ont indiqué considérer cette hypothèse comme "la plus probable" [6].
Facebook a d'ailleurs modifié sa politique en mai 2021, cessant de supprimer les contenus évoquant cette hypothèse.
Cas n°2 : L'efficacité des masques
Début 2020, des fact-checks affirmaient que les masques étaient "inutiles" pour le grand public, reprenant la position officielle de l'époque. Quelques mois plus tard, le consensus scientifique avait changé, et ces mêmes sources recommandaient le port du masque [7].
Cas n°3 : Les effets secondaires des vaccins
Certains contenus signalant des effets secondaires rares (myocardites, notamment) ont été initialement catégorisés comme "trompeurs" avant que ces effets soient officiellement reconnus et ajoutés aux notices des vaccins.
Le problème du "partiellement vrai"
Une étude de 2022 sur le fact-checking américain a montré que la catégorie "partiellement vrai/faux" représente souvent une zone grise où le jugement éditorial prend le pas sur la vérification factuelle [8].
Un même fait peut être qualifié de "vrai mais trompeur", "techniquement exact mais...", ou "vrai dans le contexte mais...". Ces nuances introduisent une subjectivité importante.
Le biais de sélection
Une étude de 2021 sur les fact-checkers américains a montré une corrélation entre l'orientation politique du média parent et les sujets choisis pour vérification [9]. Les fact-checkers progressistes vérifient plus souvent les propos conservateurs, et inversement.
Ce biais n'est pas nécessairement conscient, mais il affecte la perception d'équité.
Partie 3 : Qui vérifie les vérificateurs ?
L'IFCN : le "certifieur" des fact-checkers
L'International Fact-Checking Network (IFCN), hébergé par le Poynter Institute, certifie les fact-checkers selon un "Code of Principles" [10]. Cette certification est requise pour participer au programme de Meta.
Les critères de l'IFCN :
- Non-partisanerie et équité
- Transparence des sources
- Transparence du financement
- Transparence de la méthodologie
- Politique de correction ouverte et honnête
Les limites de ce système
L'IFCN vérifie principalement les processus, pas les conclusions. Un fact-checker peut être certifié IFCN tout en produisant des vérifications contestables [11].
Par ailleurs, l'IFCN est lui-même financé par des fondations (Knight Foundation, Google, Facebook) et des entreprises tech — les mêmes qui utilisent ces fact-checkers.
Les initiatives de "fact-checking du fact-checking"
Quelques initiatives tentent de vérifier les vérificateurs :
- Media Bias/Fact Check (USA) : évalue le biais des fact-checkers
- AllSides (USA) : note l'orientation politique des sources
- Acrimed (France) : critique des médias, y compris fact-checkers
Mais ces méta-vérificateurs sont eux-mêmes sujets aux mêmes critiques : qui les finance ? Quel est leur biais ?
Le problème structurel
Le fact-checking souffre d'un problème fondamental : il prétend à une objectivité que le journalisme traditionnel ne revendique pas [12].
"Le fact-checking présente ses conclusions comme des faits, alors que toute vérification implique des choix : quoi vérifier, comment le formuler, quel contexte inclure." — Lucas Graves, chercheur à l'Université du Wisconsin
Ce que les fact-checkers font bien
Pour être équitable, il faut aussi reconnaître les apports du fact-checking [13] :
- Vérification des images et vidéos : détecter les montages, les images sorties de contexte
- Décryptage des chiffres : contextualiser les statistiques manipulées
- Traçage des rumeurs : identifier l'origine des fausses informations
- Éducation aux médias : expliquer les méthodes de vérification
Ces compétences techniques sont précieuses, surtout face à l'industrialisation de la désinformation.
Ce qu'on peut en retenir
Synthèse
| Aspect | Réalité |
|---|---|
| Financement | Médias, plateformes tech, État, fondations — pas neutre |
| Erreurs | Documentées (Covid, masques, vaccins) — pas infaillible |
| Biais de sélection | Études montrent corrélation avec orientation du média |
| Contrôle | IFCN vérifie les processus, pas les conclusions |
| Utilité | Réelle pour images, chiffres, rumeurs virales |
Le fact-checking n'est ni la panacée contre la désinformation, ni une conspiration contre la vérité. C'est une pratique journalistique utile mais imparfaite, influencée par les mêmes biais structurels que les médias dont elle émane.
L'approche la plus saine : considérer les fact-checks comme un avis éclairé parmi d'autres, pas comme une vérité absolue. Vérifier les sources citées. Chercher d'autres perspectives. Et se rappeler que même les vérificateurs peuvent se tromper — ou choisir ce qu'ils vérifient.
Si le fact-checking est une forme de journalisme, pourquoi prétend-il à une objectivité que le journalisme traditionnel ne revendique pas ?
