La Suède est l'un des pays les plus égalitaires au monde. Congé parental généreux, écart salarial parmi les plus faibles, politiques actives d'inclusion depuis des décennies. On s'attendrait donc à y trouver une répartition hommes-femmes équilibrée dans tous les domaines.
Pourtant, une question se pose : pourquoi les femmes suédoises choisissent-elles moins les métiers de l'ingénierie que les femmes algériennes ou tunisiennes ?
C'est ce qu'on appelle le Gender Equality Paradox — le paradoxe de l'égalité de genre. Et les données sont troublantes.
Le paradoxe, en chiffres
En 2018, les chercheurs Gijsbert Stoet et David Geary ont analysé les données de 472 000 adolescents dans 67 pays (programme PISA). Leur constat :
- Dans les pays les plus égalitaires (Scandinavie, Suisse, Pays-Bas), les femmes représentent moins de 25% des diplômés en ingénierie et informatique
- Dans des pays moins égalitaires (Algérie, Tunisie, Albanie), ce chiffre dépasse souvent 35-40%
- Paradoxe dans le paradoxe : en sciences naturelles et mathématiques, les femmes obtiennent 57% des diplômes dans les pays OCDE
Autrement dit : plus un pays offre de liberté de choix, plus les choix divergent entre hommes et femmes.
Quelques chiffres par pays
| Pays | Indice égalité (GGGI) | % femmes en STEM |
|---|---|---|
| Islande | 0.91 (1er mondial) | 35% |
| Suède | 0.82 | 33% |
| Algérie | 0.60 | 41% |
| Tunisie | 0.63 | 44% |
| Mongolie | 0.72 | 57% |
Sources : World Economic Forum GGGI 2024, UNESCO 2023, OCDE 2024
L'explication économique
Le professeur Stoet propose une hypothèse pragmatique :
"Les carrières STEM sont généralement sûres et bien payées. Dans les pays moins riches, où l'emploi peut être précaire, une carrière STEM bien payée et stable peut être plus attractive. Dans les pays riches où tout choix semble sûr, les femmes peuvent se permettre de choisir selon d'autres critères."
En clair : quand la sécurité économique est assurée, les individus choisissent davantage selon leurs préférences personnelles. Et ces préférences, en moyenne, diffèrent entre hommes et femmes.
Les préférences divergent aussi ailleurs
Une étude massive de Falk et Hermle (2018) sur 80 000 personnes dans 76 pays confirme ce pattern au-delà des choix de carrière :
- Plus un pays est développé et égalitaire, plus les différences de préférences entre hommes et femmes s'accentuent
- Cela concerne : la prise de risque, l'altruisme, la patience, la confiance
- Corrélation avec l'égalité de genre : r = 0.67 (très significatif)
Le temps partiel : un autre indicateur
En Europe, le temps partiel révèle des patterns similaires :
- Pays-Bas (très égalitaire) : 60,6% des femmes travaillent à temps partiel
- Autriche : 50,7%
- Allemagne : 48%
- Moyenne UE : 27,9% des femmes vs 7,7% des hommes
29,5% des femmes citent les soins aux enfants/famille comme raison principale (vs 8,2% des hommes). Mais une question se pose : est-ce un choix libre ou une contrainte déguisée ?
Le débat : choix vs contrainte
L'étude de Stoet et Geary a été critiquée, notamment par des chercheurs de Harvard (Richardson et al., 2020) qui ont soulevé des questions méthodologiques. Le débat reste ouvert sur plusieurs points :
L'hypothèse du choix libre
- Dans les pays riches, les femmes peuvent choisir selon leurs préférences intrinsèques
- Ces préférences seraient partiellement biologiques (hormones, neurologie)
- L'égalité des opportunités révèle les différences naturelles
L'hypothèse culturelle
- Les stéréotypes sont plus subtils mais tout aussi présents dans les pays égalitaires
- Les femmes intériorisent des messages sur ce qui est "féminin"
- Le "choix" reste contraint par l'environnement social
L'hypothèse économique
- Dans les pays pauvres, STEM = survie économique
- Dans les pays riches, STEM = un choix parmi d'autres
- La différence reflète les contraintes, pas les préférences
Le paradoxe du bonheur
Un autre paradoxe mérite attention. L'économiste Betsey Stevenson et Justin Wolfers ont documenté en 2009 un phénomène troublant :
- Dans les années 1970, les femmes américaines se déclaraient plus heureuses que les hommes
- Depuis, malgré tous les progrès (droits, emploi, revenus), le bonheur déclaré des femmes a décliné
- Aujourd'hui, les hommes se déclarent légèrement plus heureux
La magnitude de ce déclin est équivalente à l'effet d'une hausse de 8,5 points du chômage. Et ce pattern se retrouve dans de nombreux pays occidentaux.
L'autre face de la "protection"
Le débat sur le patriarcat occulte souvent une réalité statistique : les hommes paient aussi un prix pour leur position traditionnelle.
Mortalité au travail
- 92% des morts au travail sont des hommes (USA, UE)
- Cette disparité est stable depuis 30 ans
- Elle ne s'explique pas entièrement par les choix de métier
Conflits armés
- Seconde Guerre mondiale : 0,1% des morts étaient des femmes
- Guerres d'Irak/Afghanistan : 2,4% de femmes parmi les victimes militaires
- Les hommes meurent au combat, les femmes souffrent des conséquences indirectes
Service militaire obligatoire
- Dans la plupart des pays qui le pratiquent, seuls les hommes sont concernés
- L'Ukraine en 2022 a interdit aux hommes de 18-60 ans de quitter le pays
- L'égalité "protège" sélectivement selon le contexte
Ce que la nuance exige
Avant de conclure, plusieurs précautions s'imposent :
1. Les moyennes ne sont pas des individus
Les statistiques décrivent des tendances de groupe. De nombreuses femmes excellent et s'épanouissent en ingénierie, de nombreux hommes préfèrent les métiers du soin. Les préférences individuelles varient énormément.
2. Égalité des droits ≠ égalité des résultats
Garantir les mêmes opportunités à tous est essentiel et non négociable. Mais des résultats différents ne prouvent pas nécessairement une discrimination — ils peuvent aussi refléter des choix libres.
3. Le patriarcat n'est pas binaire
Le système traditionnel avait des avantages et des inconvénients pour les deux sexes. Les femmes y étaient protégées mais contraintes ; les hommes y avaient du pouvoir mais des obligations mortelles. Ni l'un ni l'autre n'était "gagnant" sur tous les plans.
4. La science n'est pas tranchée
Le débat Richardson vs Stoet montre que la recherche est un processus. Les corrélations dépendent des indices utilisés. La prudence s'impose avant de tirer des conclusions définitives.
Ce qu'on peut en retenir
Les données suggèrent que :
- Plus de liberté peut mener à plus de différences, pas moins. C'est contre-intuitif mais documenté.
- L'égalité formelle ne garantit pas le bonheur. Le bien-être dépend d'autres facteurs que les droits juridiques.
- Les choix "genrés" persistent même dans les sociétés les plus égalitaires. La question est : pourquoi ? Et est-ce un problème ?
- La "protection" a toujours eu un coût, payé historiquement par les hommes en termes de mortalité.
Peut-être que la vraie question n'est pas "comment éliminer les différences ?" mais "comment permettre à chacun de choisir librement, en acceptant que ces choix puissent différer ?"
Le patriarcat traditionnel était-il "protecteur" ? Oui, en partie. Mais cette protection avait un prix pour les deux sexes. La vraie liberté, c'est peut-être d'avoir le choix — et d'accepter que les choix des autres puissent être différents des nôtres.
