2003. Dominique de Villepin prononce un discours historique à l'ONU pour refuser la guerre en Irak. Premier applaudissement dans l'enceinte du Conseil de sécurité. La France affirme son indépendance face à l'hyperpuissance américaine. C'était il y a plus de vingt ans. Depuis, quelle grande décision a renforcé la souveraineté française ?
Les grandes décisions qui ont fait la France
Il fut un temps où la France prenait des décisions qui façonnaient son destin. Des choix audacieux, parfois controversés, mais qui lui donnaient les moyens de son indépendance.
Les décisions fondatrices (1960-2003)
| Année | Décision | Impact |
|---|---|---|
| 1960 | Force de frappe nucléaire | 4ᵉ puissance nucléaire mondiale |
| 1966 | Sortie du commandement OTAN | Indépendance militaire |
| 1970 | Création d'Airbus | N°1 mondial de l'aéronautique |
| 1979 | Fusée Ariane | Accès autonome à l'espace |
| 1981 | TGV | Record mondial ferroviaire |
| 1996 | Derniers essais nucléaires | Crédibilité de la dissuasion |
| 2003 | Refus de la guerre en Irak | Dernière affirmation souveraine |
1960 : La France devient puissance nucléaire
Le 13 février 1960, dans le désert du Sahara, la bombe « Gerboise bleue » explose. La France rejoint le club très fermé des puissances nucléaires. Le général de Gaulle avait posé le principe dès 1959 : « une force de frappe susceptible de se déployer à tout moment et n'importe où ».
Cette décision fonde la doctrine du « faible au fort » : la capacité d'infliger à un agresseur des dégâts disproportionnés par rapport aux gains escomptés. Aujourd'hui encore, c'est le pilier de l'indépendance stratégique française.
1966 : De Gaulle dit non à l'OTAN
Le 7 mars 1966, de Gaulle informe le président américain Lyndon Johnson que la France quitte le commandement intégré de l'OTAN. Toutes les bases américaines et canadiennes sont évacuées en un an.
L'objectif ? Préserver la souveraineté française en pleine guerre froide. La France reste membre de l'Alliance atlantique, mais refuse de placer ses armées sous commandement étranger.
Cette indépendance durera 43 ans.
1970-1981 : Les champions nationaux
Les années 1970-80 voient émerger une politique de « champions nationaux » : des projets industriels d'envergure portés par l'État.
Airbus (1970)
Face à la domination américaine (Boeing, McDonnell Douglas), la France s'associe à l'Allemagne, puis au Royaume-Uni et à l'Espagne. Premier vol de l'A300 en 1972. Aujourd'hui, Airbus est le premier constructeur mondial d'avions de ligne, devant Boeing.
Ariane (1979)
Quand les États-Unis interdisent à l'Europe d'utiliser leurs fusées à des fins commerciales (affaire du satellite Symphonie), la France réagit. Elle finance plus de 60% du programme Ariane et en devient le maître d'œuvre.
Le 24 décembre 1979, Ariane 1 s'envole. L'Europe accède à l'espace par ses propres moyens. La leçon est claire : pas de lanceur = pas d'indépendance = pas de programme spatial.
TGV (1981)
Le 22 septembre 1981, François Mitterrand inaugure le TGV. Vitesse commerciale de 260 km/h (320 km/h aujourd'hui), record mondial de 574,8 km/h en 2007. Un symbole technologique qui sera exporté dans le monde entier.
2003 : Le dernier acte souverain
14 février 2003. Conseil de sécurité de l'ONU. La France s'oppose à l'intervention américaine en Irak. Le discours de Dominique de Villepin restera dans l'histoire :
« La France, vieux pays qui a connu les guerres, l'Occupation, la barbarie [...] C'est un vieux pays qui ne vous dit pas que la guerre est toujours évitable. Mais qui sait que la décision d'utiliser la force doit être celle du dernier recours. »
Premier applaudissement dans l'enceinte du Conseil de sécurité. Jacques Chirac menace d'utiliser le veto français. La France est isolée diplomatiquement, vilipendée aux États-Unis (les « cheese-eating surrender monkeys »), mais affirme son indépendance.
Avec le recul, l'histoire a donné raison à la France : chaos en Irak, déstabilisation régionale, émergence de Daesh, crise migratoire...
C'était il y a 22 ans. Depuis, quelle grande décision a renforcé la souveraineté française ?
Le basculement : les années 1990-2000
Paradoxalement, c'est pendant cette période de grandes réalisations que s'amorce le déclin. Une série de décisions vont progressivement transférer des pans entiers de souveraineté.
Les décisions qui ont affaibli la France
| Année | Décision | Conséquence |
|---|---|---|
| 1992 | Traité de Maastricht | Transfert de souveraineté à l'UE |
| 2002 | Passage à l'Euro | Fin de la souveraineté monétaire |
| 2006 | Privatisation autoroutes | Perte d'infrastructures stratégiques |
| 2007 | Traité de Lisbonne | Contournement du référendum de 2005 |
| 2009 | Retour dans l'OTAN | Fin de 43 ans d'indépendance |
| 2014 | Vente d'Alstom Énergie | Turbines nucléaires sous contrôle US |
| 2020-24 | Perte de l'Afrique | Expulsion des troupes françaises |
1992 : Maastricht, le premier transfert
Le 20 septembre 1992, les Français votent sur le traité de Maastricht. Oui à 51,05%. La France approuve de justesse la création de l'Union européenne.
Philippe Séguin, figure du gaullisme, avertit : ce traité « enterre la conception de la souverainete nationale ». Les États transfèrent « la majeure partie de leur souveraineté » à des institutions supranationales non élues.
Le traité pose aussi les jalons de l'Euro et crée la Banque centrale européenne, dont le siège sera à Francfort.
2002 : L'abandon du Franc
Le 1er janvier 2002, le Franc disparaît. Symbole monétaire national depuis 1360, il cède la place à l'Euro. La politique monétaire française est désormais décidée à Francfort par la BCE.
Conséquences concrètes :
- Fin de la capacité de dévaluation compétitive
- Impossibilité d'ajuster la politique monétaire aux besoins nationaux
- Perte d'un levier essentiel de politique économique
2005-2007 : Le référendum ignoré
Le 29 mai 2005, les Français rejettent la Constitution européenne par 54,68% des voix. Message clair : non à « plus d'Europe ».
Deux ans plus tard, le traité de Lisbonne reprend l'essentiel du texte rejeté. Mais cette fois, pas de référendum : Nicolas Sarkozy fait ratifier le texte par le Parlement.
Comme le résume un rapport de la Fondation Jean-Jaurès : « Ce qu'ils n'ont pas accepté par voie référendaire leur a été imposé par leurs représentants. »
2009 : Le retour dans l'OTAN
43 ans après de Gaulle, Nicolas Sarkozy annonce le retour de la France dans le commandement intégré de l'OTAN. La décision est présentée comme une « normalisation » des relations avec les États-Unis.
L'exception gaullienne prend fin. La France conserve son indépendance nucléaire (elle ne rejoint pas le Groupe des Plans Nucléaires), mais place de facto ses armées sous influence américaine.
Les privatisations : la vente des bijoux de famille
Les autoroutes (2006)
Sous le gouvernement Villepin, les sociétés d'autoroutes (ASF, SANEF, APRR) sont privatisées pour environ 15 milliards d'euros. La Cour des comptes jugera que l'État a été « un très mauvais négociateur et vendeur » : le prix de vente était inférieur aux dividendes attendus sur la durée des concessions.
Alstom Énergie (2014)
La branche énergie d'Alstom est cédée à General Electric. Les turbines Arabelle, qui équipent les centrales nucléaires françaises, passent sous contrôle américain. En 2024, EDF devra racheter ces activités... deux fois le prix de vente de 2015.
Les aéroports
ADP (9,5% en 2013), Toulouse-Blagnac (49,9% en 2014), Lyon et Nice (60% en 2016)... Les infrastructures aéroportuaires stratégiques passent progressivement sous contrôle privé, souvent étranger.
2020-2024 : L'effondrement africain
En quatre ans, la France perd l'essentiel de son influence au Sahel :
- 2022 : Expulsion des troupes du Mali
- 2023 : Expulsion du Burkina Faso et du Niger
- 2024 : Le Sénégal et le Tchad demandent le retrait des bases françaises
Cinq coups d'État en Afrique francophone depuis 2020. L'Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) se tourne vers la Russie. Le slogan « France dégage » résonne de Dakar à Niamey.
Les chiffres du déclin
L'industrie française : de 24% à 10% du PIB
| Année | Part de l'industrie dans le PIB |
|---|---|
| 1970 | ~24% |
| 1980 | 19,2% |
| 2000 | 16,5% |
| 2016 | 12,6% |
| 2022 | ~10-11% |
À titre de comparaison, l'Allemagne est à 22,6% en 2016.
Balance commerciale : du record à l'abîme
| Année | Solde commercial |
|---|---|
| 1997 | +3% du PIB (excédent) |
| 2004 | Premier déficit |
| 2020 | -65 milliards € |
| 2022 | -164 milliards € (record) |
| 2024 | -79,5 milliards € |
Dette publique : de 21% à 113% du PIB
| Année | Dette (% du PIB) |
|---|---|
| 1980 | 21% |
| 1997 | 62% |
| 2007 | 64-65% |
| 2019 | 98-100% |
| 2024 | 113,2% (3 305 Md€) |
L'Allemagne et les Pays-Bas sont proches de 60%.
Ce qu'on peut en retenir
- La dernière grande décision souveraine de la France remonte à 2003 (refus de la guerre en Irak)
- Entre 1960 et 2003, la France a construit son indépendance : nucléaire, spatiale, aéronautique, ferroviaire
- Depuis, les décisions vont dans le sens inverse : transferts de souveraineté, privatisations, réintégration OTAN
- Les chiffres économiques confirment le déclin : industrie divisée par 2, balance commerciale déficitaire, dette multipliée par 5
- La perte de l'Afrique francophone (2020-2024) est le symptôme le plus récent de cet affaiblissement
La question n'est pas de savoir si la France a décliné — les chiffres le montrent clairement. La question est : quand a-t-elle décidé de ne plus décider ?
