Cet article ne porte pas sur un groupe humain, mais sur une posture : celle qui consiste à excuser un comportement en fonction de l'origine de son auteur. Il s'appuie sur des penseurs dont beaucoup sont eux-mêmes issus des minorités concernées. Son objet n'est pas le crime, mais le regard de celui qui pardonne d'avance, et qui croit, en pardonnant, faire le bien.
Vous connaissez cette scène. Un fait divers passe au journal. Selon le nom, le visage ou le quartier de l'auteur, le commentaire change du tout au tout. Pour l'un : « C'est un délinquant, il doit payer. » Pour l'autre : « Il faut comprendre d'où il vient, la société l'a abandonné, on ne peut pas vraiment lui en vouloir. »
Même acte. Même victime. Mais deux verdicts. Et la seule chose qui a changé, c'est l'origine supposée de celui qui a commis le geste.
Celui qui réagit ainsi se sent du bon côté. Il a l'impression d'être plus humain, plus ouvert, plus généreux que les autres. Il a souvent bon cœur, sincèrement. Et c'est précisément pour cette raison qu'il faut lui poser une question simple, sans agressivité : es-tu vraiment sûr que tu l'aides ?
Cet article propose de retourner doucement le projecteur. Non pas sur ceux qu'on excuse, mais sur ceux qui excusent. Car derrière la bonne intention se cache peut-être, sans qu'on le veuille, le contraire de ce qu'on croit faire.
1. Comprendre n'est pas pardonner
Mettons d'abord une chose au clair, sinon tout le reste sera mal compris.
Oui, le milieu pèse sur les trajectoires
Que la délinquance soit liée à la pauvreté, à l'échec à l'école, aux quartiers abandonnés, au chômage : ce n'est pas une opinion, c'est un constat. Un enfant qui grandit sans repères, sans argent et sans horizon a statistiquement plus de risques de mal tourner qu'un autre. Le sociologue Robert Merton l'expliquait déjà en 1938 : quand une société fait miroiter la réussite à tout le monde mais n'en donne les moyens qu'à quelques-uns, elle fabrique elle-même de la délinquance [1]. En France, le sociologue Laurent Mucchielli a montré combien ces facteurs sociaux pèsent lourd dans les parcours [2].
Comprendre tout cela n'est pas seulement permis : c'est indispensable. Un médecin qui refuse de chercher la cause d'une maladie ne guérit personne. De la même façon, une société qui refuse de regarder pourquoi des gens basculent ne réglera jamais rien.
Mais comprendre, ce n'est pas effacer la personne
Voici le point qui change tout. Expliquer un geste par le milieu, ce n'est pas dire que la personne n'y est pour rien. C'est dire qu'il y avait des forces autour d'elle, pas qu'elle n'existe pas.
Et surtout : la pauvreté, le chômage, le quartier difficile, ça touche tout le monde, peu importe la couleur de peau ou le nom de famille. Un pauvre est un pauvre, qu'il soit blanc, noir ou arabe. Si l'on excuse quelqu'un parce qu'il est pauvre, on est cohérent : on l'excuserait dans tous les cas.
Le problème commence quand on n'excuse que certaines personnes, et qu'on les choisit non pas sur leur situation réelle, mais sur leurs origines. Là, ce n'est plus de la sociologie. C'est traiter les gens différemment selon d'où ils viennent. Autrement dit : exactement ce que le racisme fait. Sauf qu'ici, on croit faire le bien.
La règle est simple : la misère explique sans regarder la couleur ; l'excuse ethnique regarde la couleur sans regarder la misère. La première cherche à comprendre. La seconde, sans le savoir, trie les humains.
| Le déterminisme social | L'excuse selon l'origine | |
|---|---|---|
| Ce qu'il regarde | La situation : pauvreté, quartier, école | L'origine de la personne |
| À qui il s'applique | À tous, sans distinction | À certains seulement |
| Ce que c'est | Une analyse | Un préjugé bienveillant |
2. « On n'attend pas autant de lui »
Il existe une expression américaine qui résume tout : « la douce tyrannie des faibles attentes » (en anglais, the soft bigotry of low expectations). Elle a été lancée en 2000 par un conseiller politique nommé Michael Gerson [3]. Traduisons-la simplement : attendre peu de quelqu'un, c'est lui dire qu'on le croit incapable de mieux.
« Une grande partie de l'histoire sociale de l'Occident de ces dernières décennies a consisté à remplacer ce qui marchait par ce qui sonnait bien. » Thomas Sowell, The Vision of the Anointed (1995)
L'exemple du professeur
Imaginez un professeur face à deux élèves. Au premier, il met les vraies notes, corrige chaque faute, exige le meilleur. Au second, il ferme les yeux sur les erreurs, met la moyenne « pour ne pas le décourager », ne le reprend jamais. Le professeur croit être gentil avec le second élève.
En réalité, il vient de lui faire le pire cadeau du monde. Il lui a dit, sans un mot : « De toi, je n'attends rien. Tu n'es pas capable d'autant que l'autre. » Et le jour de l'examen, sans complaisance cette fois, le second élève s'effondrera, parce qu'on ne l'aura jamais préparé, jamais respecté assez pour l'exiger.
Pensez aussi à un entraîneur sportif. Celui qui pousse ses joueurs, qui crie quand ils se relâchent, qui refuse les excuses, leur dit en creux : « Je vous sais capables de mieux. » Celui qui, au contraire, laisse tout passer parce qu'il les juge médiocres, les condamne à le rester. Le premier semble dur, mais il respecte. Le second a l'air cool, mais il a déjà abandonné ses joueurs. Exiger de quelqu'un, c'est croire en lui. Ne rien exiger, c'est avoir cessé d'y croire.
Ce qu'en disent ceux qui l'ont vécu
Le plus frappant, c'est que cette critique vient surtout de penseurs noirs américains, qui ont vu les dégâts de près.
L'économiste Thomas Sowell décrit une élite qui se sent moralement au-dessus du reste, et qui, à force d'excuser systématiquement certains groupes, finit par les enfermer dans la dépendance et l'assistanat [4]. Pour lui, ces politiques de l'excuse ont fait plus de mal aux familles noires américaines que bien des injustices qu'elles prétendaient réparer.
Shelby Steele va encore plus loin, et son idée est dérangeante [5]. Selon lui, quand on excuse à l'excès une minorité, ce n'est pas vraiment pour elle qu'on le fait, c'est pour soi. Pour se sentir quelqu'un de bien. Pour se laver d'une culpabilité. Autrement dit : la personne qu'on prétend aider n'est qu'un décor. Le vrai bénéficiaire, c'est la bonne conscience de celui qui pardonne.
Le linguiste John McWhorter, lui, accuse un certain antiracisme de traiter les Noirs comme des êtres trop fragiles pour qu'on attende d'eux la même chose que des autres [6]. Et il pose la vraie question : dispenser quelqu'un d'effort, est-ce le respecter, ou le prendre pour un grand enfant ?
Le mot est lâché : enfant. Et il n'est pas innocent. C'est même tout le cœur du problème.
3. Traiter un adulte comme un enfant
Le double sens du mot « minorité »
En français, le mot « minorité » a deux sens, et c'est troublant.
Il désigne d'abord un groupe : une minorité ethnique, religieuse, etc.
Mais il désigne aussi, depuis toujours, un état : être « mineur », c'est ne pas être encore adulte. Un enfant est « mineur » parce qu'on estime qu'il ne peut pas encore décider seul, se gouverner seul, répondre pleinement de ses actes. C'est pour ça qu'on ne juge pas un enfant de cinq ans comme un adulte : on considère qu'il n'est pas encore tout à fait responsable.
Le philosophe Emmanuel Kant, il y a plus de deux siècles, utilisait ce mot dans ce sens-là [7]. Pour lui, être « mineur », c'est ne pas oser se servir de sa propre tête, attendre que les autres pensent et décident à votre place. Et grandir, devenir adulte, c'est précisément sortir de cet état.
« Les Lumières, c'est la sortie de l'homme hors de l'état de minorité dont il est lui-même responsable. » Emmanuel Kant, Qu'est-ce que les Lumières ? (1784)
Le piège se referme
Posez-vous alors la question. Celui qui excuse systématiquement un adulte à cause de ses origines, que fait-il, sans le dire ?
Il le maintient dans la minorité au second sens. Il décide à sa place qu'il n'est pas vraiment l'auteur de ses gestes. Il parle pour lui, pense pour lui, le met à part du jugement qui s'applique à tout le monde. En un mot : il le traite comme un mineur, comme un grand enfant dont on ne peut, au fond, rien attendre.
Kant se moquait déjà gentiment de ces « tuteurs » qui ont la bonté de tout décider pour les autres, et qui leur font croire que se débrouiller seul serait trop dangereux [7]. Plus tard, le penseur Alexis de Tocqueville a décrit la même crainte : un pouvoir doux, gentil, prévenant, qui traiterait les hommes en enfants éternels, toujours « pour leur bien » [8].
« Il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n'être plus qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger. » Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1840)
L'excuse permanente, c'est exactement ça : une main protectrice qui, à force de couvrir, empêche de se tenir debout.
4. Le mépris caché sous la gentillesse
Reste la question la plus délicate : tout cela cache-t-il un sentiment de supériorité ? Un racisme déguisé ? Allons-y prudemment, car accuser quelqu'un de ses intentions secrètes est toujours injuste. Décrivons plutôt le mécanisme, et chacun jugera.
Le « pour ton bien » qui rabaisse
Pensez à un parent trop protecteur. Celui qui, persuadé que son enfant n'y arrivera jamais, fait tout à sa place : les devoirs, les démarches, les choix. Il croit aimer. Mais en réalité, il dit à son enfant : « Tu es trop faible, je ne te crois pas capable. » L'amour, ici, abaisse.
Le mécanisme de l'excuse est le même. Regardez les deux phrases côte à côte :
| Le racisme hostile | L'excuse paternaliste | |
|---|---|---|
| Ce qu'on dit | « Ils sont inférieurs, donc je les méprise. » | « Ils ne peuvent pas faire mieux, donc je les excuse. » |
| Le présupposé caché | L'autre vaut moins | L'autre vaut moins |
| Ce qui change | Le mépris affiché | L'indulgence affichée |
La conclusion a l'air opposée, mépris d'un côté, indulgence de l'autre. Mais regardez bien le point de départ : dans les deux cas, on suppose que l'autre vaut moins, peut moins, comprend moins. C'est la même idée de base, simplement habillée différemment. L'une porte un uniforme de haine, l'autre un sourire bienveillant. Mais elles partent du même endroit.
Ce n'est pas qu'une idée de droite
On pourrait croire que cette critique vient des conservateurs. Pas du tout. L'écrivain Pascal Bruckner, dès 1983, parlait du « sanglot de l'homme blanc » : cette manière qu'a l'Occidental de tout prendre sur lui, de s'accuser de tout, et, ce faisant, de se remettre au centre du monde en réduisant l'autre à un simple objet de sa propre culpabilité [9]. L'autre n'existe plus pour lui-même ; il devient le miroir de nos remords.
Et il y a une leçon de l'Histoire qu'on oublie trop vite. Les colonisateurs d'autrefois ne se présentaient pas toujours comme des brutes : beaucoup juraient agir « pour le bien » des peuples qu'ils dominaient, pour les « civiliser », les « éduquer », les « protéger d'eux-mêmes ». Ce paternalisme-là tenait les autres pour des grands enfants incapables de se gouverner seuls. C'était une domination à visage souriant, et c'était quand même une domination. Méfions-nous : la bonne conscience n'a jamais été une preuve de respect.
Plus fort encore : Frantz Fanon, figure de la lutte anticoloniale, refusait farouchement la pitié [10]. Il voulait que le colonisé soit reconnu comme un homme libre et responsable, pas comme une pauvre victime qu'on plaint de haut. Pour lui, être traité en éternelle victime, c'était encore une façon d'être nié comme être humain à part entière.
« Je ne suis pas prisonnier de l'Histoire. Je ne dois pas y chercher le sens de ma destinée. » Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs (1952)
Le test du respect
Il y a un moyen tout simple de s'y retrouver. Posez-vous la question : à qui demande-t-on des comptes ?
À ceux qu'on respecte comme des égaux. On ne fait pas le procès d'un bébé. On ne réclame rien à quelqu'un qu'on juge incapable de comprendre. Demander des comptes à quelqu'un, c'est donc lui rendre hommage : c'est reconnaître qu'il est un adulte, libre et capable.
À l'inverse, excuser d'avance, c'est dispenser. Et on ne dispense que ceux qu'on croit, au fond, incapables. La gentillesse de l'excuse cache toujours un petit « tu n'aurais pas pu faire autrement, toi ».
5. Ce que l'excuse fait à celui qui la reçoit
Jusqu'ici, on a parlé de celui qui excuse. Parlons maintenant de celui qui est excusé. Car les effets, eux, sont bien réels, et rarement bons.
On le sort de la communauté des adultes
Un philosophe anglais, Peter Strawson, a écrit en 1962 un texte lumineux sur une chose toute simple [11]. Réfléchissez : contre qui vous mettez-vous en colère ? Pas contre une tempête. Pas contre un nourrisson qui vous renverse son verre. Vous ne leur en voulez pas, parce que vous savez qu'ils n'y peuvent rien. Vous les « gérez », comme on gère un objet ou un événement.
Mais quand un adulte vous trahit, vous vous indignez. Pourquoi ? Parce que, sans y penser, vous le traitez en égal, en personne responsable. Votre colère elle-même est une forme de respect : elle dit « je te tenais pour quelqu'un de capable de mieux ».
Strawson nous prévient alors : si vous décidez de ne jamais en vouloir à un adulte, de toujours l'excuser comme on excuse un enfant ou une tempête, vous le sortez de la communauté des grandes personnes. Vous cessez de le voir comme quelqu'un. Vous le regardez comme un cas, un dossier, un pauvre type ballotté par la vie. Et ça, même fait avec le sourire, c'est une mise à l'écart.
On lui retire son pouvoir
Il y a là quelque chose que tout le monde comprend d'instinct. Quand on se sent maître de sa vie, quand on croit que ses choix comptent vraiment, on se bat, on avance, on se relève. Les psychologues appellent ça avoir un « pouvoir d'agir », un sentiment de contrôle sur sa propre existence.
À l'inverse, quand on se persuade que tout dépend des autres, de la société, du système, et que rien ne dépend de soi, on baisse les bras. À quoi bon essayer, si de toute façon je ne suis l'auteur de rien ?
Or que dit-on à quelqu'un quand on l'excuse en bloc ? « Ce n'est pas ta faute, c'est la société. » On croit le soulager. En vérité, on lui retire la seule chose qui pourrait le sauver : l'idée que ses choix ont du poids. La responsabilité pèse, c'est vrai. Mais c'est aussi un pouvoir. On ne libère personne en lui enlevant son volant.
À grande échelle, c'est pire
Imaginez maintenant que ce message s'applique non plus à une personne, mais à tout un groupe. Si l'on fait comprendre à des milliers de jeunes qu'« on n'attend pas autant d'eux », que se passe-t-il ?
Ils finissent par le croire. Et par s'y conformer. Des dizaines d'années d'études sur ce qu'on appelle « l'effet Pygmalion » l'ont montré : les gens ont tendance à se hisser, ou à se rabaisser, au niveau de ce qu'on attend d'eux [12]. Mettez la barre bas pour quelqu'un, et il passera juste en dessous. Faible attente, faible résultat. La prophétie se réalise toute seule.
Voilà le drame caché de l'excuse généreuse : à force de dire à des gens qu'ils ne peuvent pas, on finit par avoir raison.
L'inverse est vrai aussi
Heureusement, le mécanisme fonctionne dans les deux sens. Partout où l'on a remplacé la pitié par l'exigence, un mentor qui refuse les excuses, une école qui met la barre haut pour tous sans distinction, une famille qui répète « tu es responsable de ta vie », on a vu des gens se redresser. Non parce qu'on les a ménagés, mais parce qu'on les a pris au sérieux. Croire en quelqu'un, ce n'est pas lui éviter l'effort : c'est lui dire qu'il en est capable. Et cette confiance-là, contrairement à l'excuse, ne s'oublie pas.
6. Les petites phrases qui trahissent la posture
Cette posture ne s'annonce jamais franchement. Personne ne se dit « je vais traiter cette personne comme un enfant ». Elle se glisse dans de petites phrases du quotidien, qui ont toutes l'air bienveillantes. Apprenons à les repérer, y compris dans notre propre bouche.
| La petite phrase qu'on entend | Ce qu'elle dit vraiment |
|---|---|
| « Il faut comprendre d'où il vient. » | Dite pour un seul groupe et pas pour les autres, elle trie au lieu de comprendre. |
| « On ne peut pas leur demander la même chose. » | Elle les juge incapables d'avance, sans jamais dire pourquoi. |
| « Avec leur histoire, c'est normal. » | Elle transforme des êtres libres en marionnettes de leur passé. |
| « Le vrai coupable, c'est la société. » | Quand c'est la seule réponse, toujours : « toi, tu n'es responsable de rien. » |
Le point commun de ces phrases ? Elles retirent, tout en douceur, la qualité d'adulte. Elles parlent à la place de l'autre. Elles décident pour lui qu'il ne pouvait pas faire autrement. Et elles le font avec le sourire, ce qui les rend d'autant plus difficiles à démasquer.
Il existe pourtant un test imparable. Prenez la phrase, et appliquez-la à quelqu'un de votre propre famille, de votre propre milieu. Diriez-vous de votre frère ou de votre voisin : « avec son histoire, c'est normal qu'il ait volé » ? Si la phrase vous choque quand elle vise un proche, c'est qu'elle n'était pas un cadeau quand elle visait les autres. C'était une condescendance.
7. Et si vous vous reconnaissez un peu ?
Si, en lisant ces lignes, vous vous êtes senti visé, ne le prenez pas mal. La posture qu'on décrit ici n'est pas celle de méchants. C'est souvent celle des gens les plus sensibles, les plus généreux, les plus révoltés par l'injustice. C'est une bonne intention qui a pris un mauvais virage.
Et il faut être honnête jusqu'au bout : refuser l'excuse facile ne veut pas dire nier les injustices. Ce serait l'erreur inverse, tout aussi grave.
Les injustices, elles, sont bien réelles
Oui, la discrimination existe, et on peut la mesurer. Quand des chercheurs envoient deux CV identiques, avec pour seule différence le nom du candidat, celui qui « sonne étranger » décroche nettement moins d'entretiens [13]. Ça, c'est une injustice concrète, prouvée, qu'il faut combattre sans relâche.
Dire que chacun est responsable de ses actes ne donne donc aucun droit de fermer les yeux sur ces obstacles. Les deux choses sont vraies en même temps, et il faut avoir le courage de les tenir ensemble : une personne est l'auteur de ses choix, ET la société peut être injuste envers elle.
Le vrai respect ne choisit pas son camp
La bonne attitude n'est ni l'excuse qui infantilise, ni le déni qui méprise. C'est de traiter l'autre comme un véritable égal : assez solide pour répondre de ses actes, assez digne pour qu'on se batte contre ce qu'il subit injustement.
Notez bien la différence. Combattre une discrimination, c'est traiter quelqu'un en adulte qu'on défend. L'excuser d'un crime, c'est le traiter en enfant qu'on couve. La première attitude le grandit. La seconde le rabaisse, même quand elle jure le contraire.
Conclusion : pardonner d'avance, est-ce vraiment aimer ?
Au bout du chemin, tout se retourne. Ce qui semblait la posture la plus généreuse, comprendre, excuser, pardonner d'avance, se révèle être, souvent, la plus condescendante. Elle suppose que l'autre vaut moins. Elle le traite en grand enfant. Elle le met à l'écart des adultes. Et elle lui retire le pouvoir d'agir sur sa propre vie.
À l'inverse, demander des comptes à quelqu'un, aussi dur que ce soit, est une marque de respect. C'est lui dire : « Je te crois libre. Je te crois capable. Tu comptes. » C'est, au fond, ce que réclamaient Fanon pour les colonisés, Sowell et Steele pour les Noirs américains, et Kant pour chaque être humain : non pas qu'on les plaigne d'en haut, mais qu'on les regarde droit dans les yeux, comme des hommes et des femmes à part entière.
Le vrai respect, est-ce de pardonner d'avance à quelqu'un à cause de ses origines, ou de le croire, exactement comme vous-même, capable du pire comme du meilleur, et donc pleinement responsable de ce qu'il fait ?
